Il est assez fréquent de lire dans la prose journalistique, et même académique, que les mouvements islamiques sont un peu "tous les mêmes". Après tout, ils se prétendent tous « islamistes » ! Dans la littérature francophone, le terme récurrent qui regroupe les différentes mouvances est celui « d’intégriste ». A ma connaissance, ce terme ne possède pas d’équivalent en anglais. On trouve Radical, Extremist, etc, mais rien qui ressemble à « intégriste ». Mais qu’est-ce que veut dire intégriste ? Quelqu’un d’intègre à ces idées ? N’est-ce pas là un trait de caractère pour le moins admirable ? Et puis pourquoi on ne trouve cette dénomination qu’en français ? A-t-elle une spécificité historique française ?

En vérité, le terme « intégriste » possède une histoire politique tumultueuse comme on le verra ci-dessous mais allons d’abord voir du côté des définitions. Les dictionnaires français en proposent plusieurs. Celle-là est particulièrement révélatrice: « Refus de toute évolution, particulièrement de la religion, au nom du respect de la tradition ». Donc une tradition par définition ne changerait pas, et l’évolution est un genre de nécessité culturelle que les humains suivent quand il se détache de leur tradition ? Une autre définition, plus intéressante, explique qu’intégriste « se dit d’un mouvement qui exige l’application intégrale des textes religieux à la vie publique d’un pays ».

Mais revenons à nos moutons : qu’est-ce que la « tradition » ? Ce mot vient du latin traditio, tradere, de trans « à travers » et dare « donner », ce qui veut dire « faire passer à un autre, remettre ». Ceci implique donc une notion de confiance, et de fidélité ; la personne ou le groupe qui hérite d’un certain réservoir de connaissance ou de savoir-faire doit aussi savoir le préserver, ou tout du moins préserver certaines caractéristiques de cet héritage. Cela implique à son tour une certaine éthique, un engagement, voire une promesse.

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Le 9 Janvier 2012, répondant à Michel Aoun leader du Courant Patriotique Libre qui avait critiqué l’Orient le jour de manquer de responsabilité dans leur ligne éditorialiste (un euphémisme pour sûr!), Michel Touma écrit ceci:

L’Orient-Le Jour défend les mêmes valeurs et sa ligne éditoriale portant sur les grands dossiers nationaux (relations avec la Syrie, libertés publiques, système politique, cause palestinienne…) obéit aux mêmes positions de principe, indépendamment des personnes et des parties.

Donc les positions de principes qui tanscendent l’appartenance à un parti politique libanais et qui sont censées informer les "dossiers nationaux" sont:

- relations avec la Syrie (primo!)
– libertés publiques (grande cause nationale…)
– système politique (ça veut dire quoi?)
– cause palestinienne (Ah oui, il fallait la glisser celle là, politesse oblige)

Et quoi d’un voisin qui s’appelle Israël?! Pas étonnant que c’est le grand absent de cette longue et lumineuse liste, surtout s’il ne rime pas beaucoup avec "les positions de principes". De nobles principes en perspective!

Quand Michel Hajji Georgiou interview Samir Geagea leader des Forces Libanaises, ça discute pas que de petite politique! Pour nos archives:

Samir Geagea, imprégné de hégélianisme dans sa vision de l’avènement de l’Esprit dans l’Histoire, est convaincu que l’Iran et ses instruments font fausse route. Lorsqu’on lui parle de la fin de l’histoire selon l’eschatologie mahdivi, et qu’on lui dit que la vision iranienne de l’histoire est exactement antihégélienne, qu’elle vise même à la destruction du temps historique rationnel occidental tel que nous le connaissons, et qu’elle est donc délirante, Samir Geagea répond, laconique, du tac au tac : « Non, non… pas délirant… de l’Iran. »

Paru dans le quotidien l’Orient-le-jour le 5 Janvier 2013.

De temps en temps, jeter un coup d’œil dans nos archives ne peut que révéler de nouveaux arguments spécifiques aux tournures intellectuelles des francophones libanais. Dans une interview publiée le 16 Mars 2006 dans Libération, Katia Haddad, « titulaire de la chaire Senghor de la francophonie à l’USJ » répondait à la question « Quel est le rapport des Libanais à la langue française ? », ceci :

Ça n’a rien à voir avec ce qu’on a pu voir dans la littérature algérienne francophone. Il y chez les Algériens une relation réellement douloureuse à la langue française. Pour nous, ça n’est pas le cas. J’irai même plus loin : c’est grâce à l’existence d’écoles francophones sous l’Empire ottoman au début du XIXe que les Libanais de la montagne ont eu accès à leur langue, l’arabe. Dans les villes, les écoles n’étaient ouvertes qu’aux fils de riches. En dehors des villes, l’Empire ottoman avait interdit d’ouvrir des écoles, seules les missions religieuses britanniques et françaises y étaient autorisées, et ces missions ont eu l’intelligence d’enseigner l’arabe à côté du français et de l’anglais. C’est grâce à elles que les enfants de paysans ont appris à écrire et à lire leur langue. Dans notre mémoire collective, la relation avec le français n’a jamais été une relation conflictuelle, elle a toujours été perçue comme le moyen d’accès à la modernité.

Ce très court paragraphe résume bien toute l’ambiguïté des pratiques sociales rendu possible par l’exercice de la langue française au Liban. Il est vrai que la présence du français au Liban n’a pas été vécu comme en Algérie par exemple bien avant tout à cause d’un colonialisme de nature très différente. Mais ces écoles qui ont été fondées au début du siècle précédent, et la fascination qu’ont eu une certaine niche sociale des chrétiens de cette région pour la langue française, n’était qu’une opportunité pour créer une promotion sociale qui cristallisait ou agrandissait les stratifications déjà existantes entre les différentes familles et régions de ce qui, petit à petit, deviendra le Liban moderne. Si la terre, le capital, le contrôle de certaines ressources, et la symbolique religieuse élevait (ou rabaissait) la position d’une famille par rapport à d’autres, la pratique du français était venu s’ajouter comme ressource supplémentaire mais oh combien importante car elle symbolisait « l’éducation ». Donc oui c’est différent de l’Algérie surtout dans la dimension militaro-sécuritaire que le colonialisme peut développer, mais non ce n’est pas totalement précis de dire que ça donnait au « paysan » un « accès à la modernité ». Je dirais plutôt : le Français fût une ressource supplémentaire qu’une classe privilégié à pu utiliser pour se démarquer d’une autre. Et quand le pauvre voulait s’y mettre s’était dans le but de rattraper le riche, de retrouver sa dignité en utilisant les mêmes ressources que son compatriote. Donc la modernité dont parle Haddad c’est un peu ça.
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Aujourd’hui, L’Orient Le Jour a fait suivre son en-tête de première page par ce petit texte:

Passées les fêtes, les Libanais renouent avec l’incertitude, voire l’angoisse. L’acte d’accusation paraîtra-t-il ? Quand ? Que va-t-il se passer alors ?
Samir Geagea a démonté hier la campagne d’intoxication de l’opposition. Le TSL et la présidence du Conseil sont des lignes rouges, a-t-il dit, et si le Hezbollah réagit, il se heurtera aux institutions. Le Hezbollah, lui, continue de hausser les enchères.

Il y a tellement de choses à relever dans ce passage qui dénote de la catastrophe qu’est devenue l’Orient Le Jour – je ne sais pas vraiment par où commencer..
J’ai passé des années à observer les en-têtes de l’Orient Le Jour sombrer dans cette pauvreté intellectuelle, dans cette étroitesse des représentations des priorités politiques d’une certaine communauté. Et, chaque fois que je tombe sur ces petits textes qui résument "l’actualité" pour "les Libanais", je reste complètement stupéfait, comme si je les lisais pour la première fois..

Premièrement, le style feuilleton de série B: "Paraîtra-t-il? Quand? Que va-t-il se passer alors?"..
Oui, que va-t-il se passer? Retenons notre souffle.. C’est vraiment la seule chose qui préoccupe le Libanais! Le Libanais angoissé, sa grande inquiétude proviendrait de l’ignorance de cette vérité.. Le reste, l’économie, l’éducation, les guerres dans la région, etc. Tout ça, c’est du chiqué..

Deuxièmement, la référence: heureusement que Samir Geagea a démontré la campagne d’intoxication! Au fil des deux dernières années, le nombre de fois où Geagea est cité a peut-être triplé. On découvre un nouvel orateur, marqué par un esprit intègre.

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Lundi 27 décembre 2010 : dixième jour d’émeutes en Tunisie – le pays des plages de sable fin, des complexes hôteliers où se déversent des charters entiers de touristes européens avides de soleil et de chirurgie esthétique discount, le pays du président pharaon qui règne sans partage avec sa famille dont l’avidité n’a d’égale que la corruption, le pays où l’opposition a le choix entre l’exil ou les tortures, le pays des relations diplomatiques excellentes avec la France des Droits de l’Homme à géométrie variable, le pays enfin – et même d’abord – des jeunes chômeurs diplômés qui n’en finissent pas d’être humiliés.

C’est justement l’un d’entre eux qui voulut mettre fin à ses jours ce 17 décembre, déclenchant une vague de grèves sans précédent dans le royaume pourri du "président" élu à 99%. Mohammed Bouazizi, 26 ans, était diplômé de l’Institut supérieur d’informatique de Mahdia ; faute de piston benaliesque, il ne trouva pas d’emploi. Seul soutien de famille, il devait pourtant travailler. Il se décida donc à vendre des légumes dans la rue, sur un étal improvisé. Mais la police municipale tunisienne, qui a beau être moins éduquée que les marchands de légumes à la sauvette, n’en est pas moins zélée et dotée d’un sérieux sens du service public : aussi confisqua-t-elle brutalement la marchandise du jeune homme ; il vendait dans une zone où il n’était pas autorisé à vendre – on se demande en vertu de quoi, sans doute du bakchich insuffisant que ces policiers avaient reçu. Les forces de "sécurité", comme elles se nomment ironiquement, ont donc à plusieurs reprises confisqué les biens et dégagé l’étal – avec toute la délicatesse que l’on peut imaginer. Un témoin oculaire a déclaré que le vendeur avait subi un assaut violent de ces forces d’insécurité. Mohammed Bouazizi aurait alors voulu déposer une plainte à la préfecture. Logique, dans un Etat de droit ; mais pas chez Ben Ali. Exaspéré, le jeune homme a un geste de désespoir : il s’immole par le feu devant cette même préfecture.

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