« Cohérent avec ses options de base » : René Naba (1ère partie)

« Les esprits valent ce qu’ils exigent » écrivait Paul Valéry. Le journaliste René Naba incarne précisément ce genre d’esprit qui vaut par ses exigences. De notre conversation avec lui, se dégagent en définitive peu de principes. Ceux-là suffisent pourtant à jeter les bases d’une éthique qui, par-delà le seul professionnalisme ou la façon d’aborder l’actualité, reflète surtout une intelligence de l’histoire et la volonté persistante de ne pas se laisser corrompre – ni par les intérêts ni par les préjugés. Nous laisserons le lecteur juge de la simplicité, de la rigueur et du caractère concret de ces principes qui contrastent avec le bavardage, les délires pseudo-théoriques et autres circonvolutions verbeuses des journalistes qui prétendent éteindre un feu qu’ils allument : pompiers pyromanes au service d’une idéologie dominante peureuse, bercée d’illusions bien arrangeantes, de références mal digérées et de mythes idiots (au sens étymologique du mot : c’est-à-dire « particuliers ») auxquels ils n’hésitent jamais à sacrifier le sens commun. René Naba en est le contre-exemple.

L’entretien se décline sous trois parties : Itinéraire / Francophonie / « Supplément littéraire » des Misères francophones

Il a été enregistré à Paris le 18 septembre 2010, et retranscrit par Croissant.

1ère partie : Itinéraire

Pourquoi avez-vous décidé  d’exercer le métier de journaliste et à quand remonte votre intérêt pour la profession ?

J’étais étudiant en droit et je devais m’acheminer vers la préparation d’un doctorat à Aix : c’était en 1967. Et puis  il y a eu la défaite de 1967 qui m’a beaucoup beaucoup affecté. Je ne suis pas né non pas dans un pays arabe mais en Afrique, donc j’étais à l’époque assez éloigné des réalités du monde arabe.  Mais face à cette défaite que je n’arrivais pas à comprendre, il y avait un tel matraquage que j’ai décidé d’opérer un retour au pays natal. J’ai été au Liban. Au départ, c’était pour une durée très limitée, pour voir un peu les choses. A l’époque du doctorat, j’étais plutôt dans une écurie ; « prometteur »,  comme on dit dans le cursus universitaire et j’étais promis à passer l’agrégation etc. J’aurais certes gagné une reconnaissance sociale mais j’aurais raté ma vie, en vivant le genre de vie qui se déroule dans les coulisses de la vie.

Alors je suis arrivé  à Beyrouth. Et là, j’étais catastrophé par le décalage qu’il y avait entre le désordre et l’ordre. Mais j’ai quand même décidé de faire ce doctorat à Beyrouth. Je me suis inscrit à l’université Saint-Joseph des Pères Jésuites, et c’est plutôt par touches successives que j’ai été amené au journalisme. J’ai pensé : « bon, je servirai au Liban la diplomatie qui en a tant besoin ».

Mais intervient le raid israélien de représailles à la première opération palestinienne à partir du Liban : la destruction de la flotte aérienne libanaise, en décembre 1968. J’étais tellement surpris par ce raid, par le fait qu’il n’y ait pas de riposte – mais je n’avais pas de conscience politique à l’époque, ce sont des choses qui étaient toutes nouvelles. Alors, je me suis rendu avec mon frère – qui sera par la suite un brillant professeur de philosophie à l’université américaine de Beyrouth – à l’aéroport, qui n’était pas gardé. On va sur le tarmac, des paracommandos arrivent et ils nous disent : « D’où est-ce que vous êtes venus ? » On leur répond : « De là » – c’était en fait le chemin qu’avait emprunté le commando israélien…  On nous a donné des coups de pieds, on est incarcérés… alors que nous étions innocents! On s’explique : « Enfin, c’est une bonne preuve : on ne s’est pas défendus ! Et comment se fait-il que vous n’ayez pas tiré ? » Le commandant en chef, comme il avait un mariage auquel il devait assister, il ne voulait pas se déranger ; du coup, ils ont laissé faire l’attaque. Et à l’époque, il y avait une stratégie défensive : « On ne riposte pas : la force du Liban, c’est dans sa faiblesse ». Une bêtise monumentale qui nous a entraînés par raccourci à la balistique du Hezbollah. Je vous en parlerai plus tard. J’étais un peu interloqué et j’avais mes études à faire… Mais les études, le cursus universitaire, c’est une chose ; après, y avait cette désagrégation flagrante du monde arabe qui m’était jusqu’alors inconnue.

Et puis un jour, il y a eu cette annonce ; ils cherchaient une personne d’origine arabe pour travailler dans une entreprise française de presse… Je me suis présenté. Ils ont jugé que pour un Arabe, je parlais bien le français. Ils n’ont pas testé mon arabe, donc j’ai été embauché. Et à ce moment là, j’ai éprouvé la nécessité d’apprendre intensivement l’arabe. C’est ce que je recommande à pas mal de gens de faire ;  le bi-culturalisme est une richesse : je ne veux pas que l’on revive l’amputation et l’aliénation intellectuelles de l’Algérie qui est la plus grande tare – et qui se perpétue encore de nos jours – de la présence coloniale française. Comme le confessionnalisme au Liban. Comme la ségrégation berbéro-arabe en Algérie et au Maroc. La France est un peuple de 60 millions d’habitants ; il y a des Basques, des Bretons, des Alsaciens, etc. L’Union Européenne, c’est 27 pays, 500 millions d’habitants, c’est le même patrimoine judéo-chrétien européo-centré, mais là-bas non ! Les Berbères sont une chose, les Arabes sont une chose ; les Chiites sont une chose, les Sunnites, les Alaouites, les Maronites, les Chrétiens… On ne s’en sort pas de nos divisions! Mais je ne sais pas ce qu’il y a de commun entre un pêcheur maltais et un plombier polonais (sourire) !

Donc je me suis mis à l’arabe. A l’époque, la langue la plus fine en arabe, c’était curieusement sur la BBC qu’on l’entendait, parce que tous les exilés qui se faisaient recruter là-bas étaient des lettrés. J’écoutais constamment la BBC (en arabe, actuellement, vous pouvez écouter Al-Jazeera, la langue est bonne) et puis Baghdad aussi.

J’étais alors à  Beyrouth, il y avait les organisations palestiniennes, il y avait les opposants yéménites… Mon expression a fait la synthèse des expressions fleuries du monde arabe. Parfois j’ai un accent palestinien, parfois il est égyptien… ça dépend des moments. Mais si le discours politique est bien maîtrisé en arabe, le langage courant l’est bien moins. En fait, la langue française est ma langue de combat, celle que je maîtrise, c’est ma référence linguistique, parce que sur un sujet aussi exacerbé que tous les problèmes du monde arabe, il vaut mieux n’avoir aucun dérapage. Surtout venant d’un pays du Sud, le moindre dérapage pourrait être mortel. C’est ainsi que jusqu’à maintenant, j’ai pu contenir les assauts répétés des gens zélés à notre égard.

J’ai donc été le présentateur du journal de l’ORTF au bureau régional de la radio française, avant de basculer au bureau régional l’AFP à Beyrouth, où pendant dix ans j’ai fait office de correspondant tournant dans les pays du Moyen Orient. J’aurais pu avoir une vie mondaine, être connu… Or un jour, il y a le directeur régional de l’AFP qui écoute un bulletin – il y avait un couvre-feu à Beyrouth, c’étaient les premiers accrochages libano-palestiniens, et j’ai terminé mon bulletin d’une manière insolente ; j’ai dit : « Je vous souhaite une nuit paisible » (rires) Aussitôt, j’étais convoqué par le directeur : mise à pied, une semaine sans salaire, et tout… A ce moment-là, le directeur de l’AFP qui était de passage par là et qui m’avait écouté, me téléphone : « Je voudrais vous voir ; est-ce que ça vous intéresse de venir à l’AFP ? » L’ORTF c’était quelque chose de notable, c’était un bon salaire. Le directeur de l’AFP me dit : « Nous, on paie moins parce qu’on a beaucoup de déplacements à faire ». J’ai répondu : « ça tombe bien je veux connaître la région, vous allez me donner le goût du voyage ». Tout le monde a pensé que c’était suicidaire de quitter l’ORTF, mais je n’ai pas regretté. Je suis rentré à l’AFP le 1er septembre 1969. C’était le coup d’État en Libye, et le détournement de l’avion de la TWA sur Damas. J’arrive à six heures, il y avait le coup d’État et le directeur me dit : « Alors, vous allez où ? » Et moi : « J’aurais tendance à aller en Libye, puisque je suis né en Afrique » « – Pile ou face? » Il conclut : « Vous allez à Damas. »

Mon premier grand papier est rédigé en juin 1970. Juin 1970, d’ailleurs, a constitué mon véritable baptême de feu. Les accrochages libano palestiniens n’étaient rien en comparaison de qui allait se produire en Jordanie avec intervention des chars  et de l’aviation sur des agglomérations urbaines. J’étais parti en Jordanie pour deux semaines. Je resterai six mois, du fait des rebondissements du conflit jordano palestinien, c’est-à-dire la totalité de la séquence du « septembre noir» de sinistre mémoire. Des papiers de cette époque en attestent sur mon blog, que j’ai voulu une sorte de mémoire vivante de l’histoire de la zone.A Amman, j’ai connu mon premier siège militaire, le second sera dans le sud Liban, dans la foulée de la première invasion israélienne du Liban, au printemps 1976 et le troisième siège, Beyrouth Ouest, en juin 1976, jusqu’à la chute du camp palestinien de Tall El Zaatar.

Les Français couvraient les troupes royales. Quant à moi, on me dit : « Vous êtes d’origine arabe, vous parlez arabe, vous couvrez les Palestiniens ». Donc, j’avais les chars et l’aviation qui me bombardaient, d’un côté,  les roquettes avec les Palestiniens, de l’autre. Comme il n’y avait pas beaucoup de place pour se cacher, j’étais collé dans les sous-sols pour échapper aux tirs. Et à chaque cessez-le-feu, j’allais éditer mon papier. Pendant six mois, je voyais Arafat, Abu Jihad… tous ces gens-là je les voyais tous les jours! Sans faire exprès! Et au bout de six mois, j’avais fait des papiers, et je n’avais pas mesuré l’impact de ces papiers, à quel point ils pouvaient avoir une portée auprès de la rédaction en chef.

A l’époque, il y avait souvent des commandes un peu saugrenues : « Coco, tu me fais un tête-à-tête entre le roi de Jordanie et Arafat. » L’un était dans son palais, l’autre dans un trou noir, à 10 000 mètres sous le sol, en train de se faire tirer dessus. Vous voyez, les gens qui ne font pas de terrain manquent de consistance intellectuelle. Ils font de l’esbroufe, pas davantage. Un gros mot sort alors sur moi : « le meilleur spécialiste de la question palestinienne » ! Je dois dire une chose : l’AFP, à l’époque, ne m’a jamais contrarié dans l’écriture. Jamais, jamais. C’est ça le respect.

Pour éviter une crise diplomatique, on me dit alors : « vous ne vous occupez plus de la Jordanie ; vous allez vous occuper du Yémen et de l’Arabie Saoudite. Tout ça m’a permis de faire du terrain, de visiter 43 pays. Quand je parle, c’est avec mes souvenirs et en connaissance de cause. A un moment donné, le bureau régional de l’AFP couvrait tous les pays du Moyen-Orient. A l’exception d’Israël et de l’Égypte. A l’époque, en Israël, il y avait six journalistes. Nous, pour tout le Moyen-Orient on avait six journalistes. C’est pour dire le travail qu’on avait à fournir. On suppléait à beaucoup de gens, on m’a envoyé au Pakistan, qui n’était pas dans la sphère du Moyen-Orient, en Malaisie… Partout où c’était implication arabe-Islam-pétrole-terrorisme : Ana ! (rires)

A un moment donné, ils ont pensé : « Attends, c’est rentable le petit cheval là! » On me fait venir à Paris, au service diplo, on était en 1978, c’était la première fois qu’un Arabe exerçait une fonction à responsabilité dans une grande entreprise de presse occidentale, en tout cas française. J’étais attendu au tournant. Avant de poser ma candidature, je vais voir le directeur. Je veux pas avoir d’ennuis. Je suis d’origine arabe et je le sais. Si je critique Israël, je veux pas qu’on commence à me traiter d’antisémite. Je leur explique qu’il faut que j’écrive dans des conditions optimales. On me dit : « Pas de problème, vous êtes là pour votre professionnalisme. » Et c’est ce qui s’est passé pendant vingt ans à l’AFP, dix ans à Beyrouth, puis dix ans au siège central à Paris, au service diplomatique en charge du monde arabo musulman (du Tchad à l’Indonésie). Parfois quand j’ai fait des papiers contraires à leurs habitudes de pensée, ils étaient un peu crispés. Par exemple, le soir de la mort de Sadate, j’avais fait un papier pré-enterrement : « Dernier obstacle à la réconciliation inter-arabe » Tout le monde dit «  La paix est menacée » ; je dis « Non non, là ca va se réconcilier. » (rires) Ils ont mis quelques jours pour s’habituer à des choses pareilles. Ou alors pour un autre sujet : le sommet de Fès. Avant le siège de Beyrouth, premier grand sommet arabe pour approuver le plan de paix du prince héritier, en 1981. On nous met à Fès ; les Marocains sont très hospitaliers… En fait leur hospitalité sert à neutraliser l’esprit critique. Ils m’avaient tellement dit « ahlan, inta daif el mamlaka » et je dis : « Non ! je veux pas ». Ils te mettaient dans un grand hôtel, ils te donnent une voiture… Ils te noient dans la courtoisie. En plus, tu as l’alcool et tout, on te met les filles… Je dis : « Non je veux pas ». Le roi Hassan fait alors une déclaration : « Les dirigeants des pays arabes sont réunis, et comme un match de foot, c’est la première mi-temps, les ministres des Affaires étrangères se réuniront ultérieurement pour décider de la deuxième mi-temps ». Je bulletine, j’envoie un flash « échec du sommet ». Toute la concurrence dit « report du sommet ». Tous les grands spécialistes – les arabisants, les orientalistes, les intellectuels médiatiques… tous nous gonflent avec – « report », « demain ça va reprendre » et moi je dis : « échec ». Au bout d’une heure et demie, on était les seuls sur cette voie-là, le rédacteur en chef demande de m’expliquer. Je dis « voilà, le roi a dit textuellement ceci : etc. » Or, dans un match de foot, on sait que c’est dans un quart d’heure la deuxième mi-temps. Là, on a arrêté. Les ministres ne vont pas se réunir le lendemain pour fixer la suite. Mais ultérieurement, c’est quand ?

En ce qui concerne la Palestine, je me fie à  la légalité internationale et pas à cette tentative de modifier la terminologie sous pression du lobby israélien en France : territoires occupés vs. Judée-Samarie. Il faut connaître bien ses dossiers, être irréprochable, et vous aurez toujours la liberté car personne ne vous prendra en défaut, personne ne cherchera à vous déstabiliser. Les mots ont sens. Il ne faut pas faire de la politique sentimentale ou réactive. Il faut utiliser des expressions concrètes dans des situations concrètes. Il y a des territoires occupés, il y a Israël ; c’est reconnu internationalement. Moi je ne dis pas « colonies sionistes », etc. Ces excès desservent. Il y a un langage qui se tient.

Quels journaux lisez-vous ? Quelles sont les références théoriques et politiques qui donnent cette forme si exigeante à votre engagement éthique ?

Al Quds el Arabi, Al Akhbar, As Safir.

La RILI, Bakchich, Grigri, les journaux sur internet, les blogs…

J’aurais été  étouffé s’il n’y avait pas eu internet. Quand on est à contre-sens et non conformiste, il y a peu de chances de plaire aux princes.

Longtemps je ne savais pas ce que je voulais faire, mais je savais instinctivement ce que je ne devais pas faire : tout ce qui faille à l’honneur et à la dignité des hommes. La corruption, la facilité, les pistons. J’avais pour principe, dès que j’ai eu des responsabilités, de ne jamais coucher avec mes subordonnées, de ne jamais recevoir de cadeau. Sauf de l’Algérie. J’avais une faiblesse : ils m’offraient chaque année à Noël une caisse de Cuvée du Président… (rires) ça quand même ! Six bouteilles, c’est rien ! C’est le seul cadeau que j’acceptais!

J’avais comme point de mire Abdel Khaleeq Mahjoub et Hashim el Atta. Je leur ai dédié mon livre Aux origines de la tragédie arabe. Je ne suis pas communiste, mais ils ont participé au plus grand parti communiste arabe, et au moment de leur mort, ils ont fait preuve d’un courage remarquable. Ils ont été exécutés. Mais avant, ils ont dit “Bismillah Ar-Rahmani Rahim” et ils ont chanté l’Internationale.

Comme référence, j’avais aussi Ernesto Che Guevara, qui a été jusqu’au bout de sa conviction, qui voulait faire l’unité de l’Amérique latine. L’ensemble arabe… tantôt on est romains, on est hanbalites, chafi’ites … Non ! Non ! On appartient à la géosphère culturelle arabe ; on peut aller de la Mauritanie jusqu’au Bahreïn en parlant une seule langue, il y a une similitude, une convergence culturelle, spirituelle. On mange de la même façon, on peut manger à la main ou à la fourchette, il y a la civilisation de la semoule et la civilisation du riz mais c’est la même continuité géographique. Tu pars de la Mauritanie en voiture ; tu arrives à Bahreïn, il n’y a pas de problème. La référence à Mahjoub et à Guevara, c’est parce que je pense que le monde arabe sera asservi tant qu’il n’aura pas atteint un seuil critique qui l’obligera à s’unifier. J’espère qu’on dira de moi un jour que j’ai été cohérent avec mes options de base qui ne sont pas subversives : être correct dans la vie, être honnête, ramasser la personne qui tombe dans la rue, partager … Je me fais aussi un point d’honneur de ne jamais être en colère.

Pourquoi écrivez-vous en français sur le Moyen-Orient ?

Je suis né dans un pays francophone, ça a été ma culture de base. J’ai fait un travail sur moi-même pour me réapproprier ma culture d’origine. La langue française, c’est aussi mon territoire. En général, les personnes issues de l’immigration parlent mieux français que les Français. Parce qu’on a dû acquérir cette langue. Elle ne nous a pas été donnée avec le lait maternel. La langue française, c’est un territoire d’exil. C’est mon territoire et mon territoire d’exil et c’est ma langue de combat. C’est dans cette langue-là, qui est une langue universelle, que je mène mon combat pour la dignité humaine et l’égalité entre les hommes. Croyez-moi que si j’avais fait carrière dans un petit journal arabe soumis à la censure dans un régime tyrannique, je n’aurais pas pu développer ces pensées-là. Un des rares avantages, c’est que malgré toutes ses imperfections, je bénéficie en France d’un état de relative démocratie. Parce que c’est une oligarchie aussi.

Mais pensez-vous qu’il y ait des incidences politiques à ce choix ?

Un handicap propagatoire. Par exemple, un haut responsable du renseignement français qui me dit : “je vous lis intégralement!” Et mon malheur, c’est que moi je m’adresse au monde arabe !

J’ai quand même la chance d’être repris par des sites libanais francophones, et au Maroc, au Maghreb aussi, je suis lu aussi dans l’ensemble arabo-musulman d’Europe occidentale qui est généralement francophone, mais j’aurais bien voulu porter ma voix au Yémen en arabe… Certains papiers ont été traduits en espagnol. Le papier sur Ben Laden a été reproduit, il est lu par trois millions de personnes. J’aurais voulu que mon site soit bilingue. C’est un problème matériel, et de volontariat. Il y a une incidence limitative à la propagation.

Quelles ont été lors de votre parcours les rencontres politiques les plus marquantes ?

(sans hésiter) Habbache. L’archange de la Révolution. Il aurait pu faire une carrière mais il a continué, même dans la clandestinité, à soigner les pauvres. Il a eu un salaire invariable de 300 dollars par mois pendant les 40 ans de sa carrière. C’est un exemple à donner au monde arabe et à d’autres mondes aussi. 300 dollars. Un médecin d’une grande famille. Il a abandonné sa clinique, il a abandonné tout.

Il y a aussi Hashim al Atta et Abdel Khaleeq Mahjoub dont j’ai déjà parlé. Nelson Mandela aussi, et Francis Jeanson, le “porteur de valises”.

En France, il y a Emmanuel Todd et Eric Hazan, deux intellectuels pour lesquels j’ai du respect. Ce sont des exemples d’intégrité et de courage.

Pour paraphraser le titre de votre site “Actualités et Flash-back”. Après ce moment rétrospectif sur votre carrière et vos engagements, qu’est-ce qui fait selon vous l’actualité la plus brûlante ?

Je viens de produire une série de papiers sur le Yémen. Les gens ne mesurent pas assez le basculement stratégique qui est en train de s’opérer dans ce qu’on appelle l’arc de l’Islam – qui va de ce qu’on appelle Nigéria, Somalie, jusqu’à l’Indonésie. La piraterie, la guerre du Yemen, des affaires qui placent l’Arabie saoudite face à deux défis : un défi sunnite qui est Oussama Ben Laden et un défi chi’ite, ce n’est pas l’Iran, c’est le Hezbollah, ce sont deux organisations para-étatiques qui pratiquent la symétrie d’une guerre asymétrique dans sa furtivité, et ce sont les deux excroissances d’une politique wahhabiste. Vous observerez que l’Arabie saoudite est le principal bénéficiaire des coups de boutoir, du travail de sape d’Israël à l’encontre du monde arabe. Ils ont caramélisé l’Egypte, ils ont détruit l’Irak. Le “chien rampant de l’impérialisme” comme on l’appelle, Khadafi est passé par les fourches caudines, il a abdiqué, il a tout déballé de son programme nucléaire. Il ne reste que la Syrie. L’Arabie gérait l’ordre hégémonique et domestique arabe pour le compte des Américains ; elle a réussi à le faire pendant 15 ans, mais Ben Laden, Hezbollah, et maintenant le Hamas… L’Arabie doit relever ces défis-là alors que les deux pays qui lui servaient de balises diplomatiques stratégiques –l’Irak et le Yémen– s’effondrent. Le Yémen, ça a été à cause de la guerre qu’elle a menée aux Nassériens dans les années 1960. On a eu les guerres entre Républicains, Nassériens et monarchistes au Yemen – c’était une guerre de dérivation – et pendant dix ans, on a eu la guerre entre l’Irak de Saddam, sunnite, et Khomeiny chi’ite qui sont frontaliers. Elle a financé des guerres dans des pays périphériques pour  asseoir son autorité. Ces deux pays ont implosé. Donc elle est en première ligne maintenant. D’où son rapprochement avec Asad, d’où Bashar, d’où Saad Hariri, l’analphabète ( à ce moment, la fanfare dans le jardin du Luxembourg interprète la musique du Parrain – authentique ! ) ses voyages répétés à Damas, et le fait de dire qu’il est faux témoin et que le tribunal a été instrumentalisé – ça c’est le premier papier.

Deuxième papier : premier concile du Vatican qui réunira les Eglises d’Orient. Il faut porter à la connaissance des foules arabes qu’il existe une chrétienté d’Orient. En fait la chrétienté, au départ, elle est d’Orient, enfin elle l’est certainement puisque Jésus est né là-bas. Le problème, c’est qu’il y a eu une OPA de l’Occident sur la chrétienté.

 

[à suivre : la deuxième partie de l’entretien intitulée « Francophonie »]

Illustration : photographie de René Naba, par courtoisie de l’auteur

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