L’ « avantage comparatif » du Maroc, expliqué par Abraham Serfaty

En hommage à Abraham Serfaty – que Dieu ait son âme – voici l’extrait d’un article publié dans le Monde diplomatique en 1992 où il dénonçait l’illusoire démocratisation du royaume, ainsi que la persistance des inégalités sociales – accrues par l’émergence d’une classe politique s’adaptant toujours aux requêtes du Fonds Monétaire International, enrichissant souvent les techno-bureaucrates et ne s’inquiètant jamais de ceux qui brûlent désespérément leurs papiers pour, lorsqu’ils n’échouent pas mourants sur les plages espagnoles, être réduits en quasi-esclavage par des exploitants agricoles qui se livrent régulièrement à des crimes racistes. Abraham Serfaty est né en 1926 à Casablanca dans une famille juive. Militant anticolonialiste, il est arrêté par les autorités françaises en 1950. Son assignation à résidence a été ordonnée par François Mitterrand, alors ministre de l’Intérieur. Après l’Indépendance, quand Serfaty revient au pays, il devient Directeur de l’Office Chérifien des Phosphates – refusant la possibilité de faire carrière en monnayant son engagement politique. Il est cependant rapidement limogé, en raison de son soutien aux mineurs grévistes de Khouribga. Alors membre du Parti Communiste, il quitte cette formation – jugée sclérosée – pour fonder « Ilal Amam » (En Avant) en 1970, avec entre autres le poète Abdellatif Laâbi, animateur de la revue Souffles interdite par le pouvoir en 1972. Date à laquelle Abraham Serfaty, qui refuse tout compromis avec la monarchie, est arrêté et torturé. Libéré sous la pression des luttes sociales – émeutes de la faim violemment réprimées par Hassan II – il entre dans la clandestinité. Des membres de sa famille, Maurice et Evelyne, sont arrêtés et torturés à leur tour par la police du régime. Ils ne parlent pas. Evelyne succombe, deux ans plus tard, à la violence de ces sévices. Plusieurs camarades d’Ilal Amam sont arrêtés, torturés, tués ou devenus fous. Abraham Serfaty résiste. En 1976, l’organisation est littéralement décimée. Ce n’est qu’en 1991 qu’Abraham Serfaty sera libéré. Toute sa vie, il a assuré d’un soutien explicite et sans faille le peuple palestinien, qualifiant le sionisme d’idéologie raciste. Cf. son texte : Du déracinement des « élites » à l’encadrement sioniste qui montre la manipulation dont les Marocains de confession juive ont fait l’objet : il y dénonce notamment « l’effort colonial relayé et développé par le sionisme » – qualifié de « mensonge » à déconstruire au même titre que le référent occidental. Les analyses, le témoignage et la mémoire d’Abraham Serfaty sont précieux et ils ne tomberont pas dans l’oubli. Ci-dessous un extrait de l’article publié dans le Monde Diplomatique sous le titre : Les ratés du « réalisme prospectif » au Maroc – novembre 1992

Des professeurs d’université chargés d’études par l’entreprise Omnium nord-africain aux managers de l’économie publique et privée, les passerelles se multiplient entre la politique et l’économie. Tous les cadres des assemblées régionales et du Parlement – y compris ceux de l’opposition – profitent de ces « possibilités ». Ils forment une nouvelle couche qui aspire à plus de respectabilité, notamment vis-à-vis de l’étranger. Le toilettage de la Constitution répond à leurs demandes et il est certain que nombre d’entre eux ne veulent pas que se renouvelle l’expérience honteuse du bagne de Tazmamart. Mais si la garde à vue a été raccourcie, quelles garanties réelles existent contre la torture ou contre de nouveaux bagnes, alors que les tortionnaires demeurent aux postes de commande, qu’on compte un grand nombre de prisonniers politiques et qu’il y a encore de nombreux « disparus » ? Neuf militants du Parti de l’avant-garde démocratique et socialiste enfermés six jours au mois de septembre au fameux Derb Moulay Cherif de Casablanca l’ont appris à leurs dépens. La montée de cette technobureaucratie a coïncidé avec le développement, durant les deux dernières décennies, d’un système économique dépendant. Fondé sur la sous-traitance, le transfert au Maroc (comme en Tunisie) d’industries occidentales à forte main-d’œuvre – textile, notamment confection, – il a connu un formidable essor : en 1991, le Maroc est devenu le premier fournisseur de vêtements de la France. Avec un salaire minimum équivalent à 700 francs par mois, avec la possibilité de payer les ouvrières moitié moins pour dix heures de travail par jour six jours par semaine, avec l’ingérence de la police dans les conflits locaux, le Maroc dispose d’un « avantage comparatif » qui permet à ses entrepreneurs de s’enrichir à bon compte. L’opulence se retrouve dans les noyaux modernes des grandes villes et dans des modes de vie « à l’occidentale » dont profitent les membres de cette techno-bureaucratie. Représentant de cette catégorie sociale, membre du comité central de l’Union socialiste des forces populaires (USFP), universitaire connu, l’économiste Habib El Malki appelle cette politique d’ouverture aux opérateurs extérieurs « réalisme prospectif, point de départ selon lui d’une « industrialisation en profondeur ». Ce « réalisme prospectif » implique-t-il pour ses promoteurs de se rallier au jeu du roi comme ils se sont ralliés à l’Omnium nord-africain pour faire carrière ? Cette stratégie imposée par la force a permis au Maroc de devenir le « bon élève » du Fonds monétaire international et au roi de revendiquer pour son pays la place de « Mexique de l’Europe ». Il est vrai que le royaume a lui aussi ses espaldas mojadas (« dos mouillés ») qui tentent, au péril de leur vie, de traverser le détroit qui les sépare de la terre promise. Car l’autre face de ce « réalisme prospectif » est la misère croissante des quartiers populaires des grandes villes et la désertification des campagnes. Les cultures intensives d’agrumes et de primeurs, et les cultures sous serre de la région d’Agadir, destinées au marché européen, s’accompagnent d’une surexploitation de la nappe phréatique de la plaine de Souss, qui entraîne l’assèchement de la majeure partie de la vallée en amont : privés d’eau, de nombreux petits agriculteurs sont poussés à la ruine et rejoignent les chômeurs dans les villes.

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4 réflexions sur “L’ « avantage comparatif » du Maroc, expliqué par Abraham Serfaty

  1. Merci pour cet article précieux!! L’article de Serfaty sur « Le judaïsme marocain et le sionisme » est tout simplement mémorable, il devrait servir de manifeste pour la condition arabe à venir…

    A placarder sur les murs de Tel Aviv:
    « A travers la synthèse de ce processus, nous voulons faire partager notre conviction, qui n’a été que renforcée par l’étude des documents tant du passé que du présent, que la prise de conscience de cette mystification est inéluctable, que le judaïsme dans le monde arabe, prisonnier du sionisme, prendra conscience de sa solidarité profonde avec la révolution arabe et contribuera ainsi à faire éclater la dernière entreprise historique du capitalisme à enfermer les juifs dans un ghetto, et quel ghetto… à l’échelle mondiale! »

    Allah yerhamak ya Serfaty.

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