Pascal Monin ou les délires de la francophonie

Je lis : Le Liban […] cette terre de brassage et d’interaction. […]Toute l’histoire de ce pays au confluent des civilisations est placée sous le signe du dialogue des cultures. […] le pays du Cèdre a porté à l’Occident la sensibilité et la spiritualité orientale et a transmis à l’Orient arabe les hautes valeurs de la civilisation occidentale. […]Quel formidable exemple de tolérance et d’ouverture face aux idéologies qui s’estompent, aux intégrismes qui guettent et à la vision simpliste d’un monde unilatéral. […]Le Liban regroupe l’un des plus vastes réseaux d’institutions d’enseignement francophone au monde… […]  la langue française est aussi une langue d’action, de construction et d’aspiration au progrès humain. C’est la langue de la création, de l’esprit, du dialogue, de la paix et de la tolérance. […] La culture francophone est un rempart contre les excès de la mondialisation, cette nouvelle forme d’hégémonie. Elle est la garantie de la rendre plus humaine et accessible. […]Chaque francophone libanais est, peu ou prou, la pointe d’un triangle dont les sommets de la base sont la France et le Liban, où qu’il soit. […]Cette appartenance culturelle, cette francophonie muette n’est pas rampante, elle est l’armature invisible la plus solide sur laquelle se déploient les autres aspects de la présence culturelle française.

Ces inepties, tirées de l’article intitulé, « le miracle de la langue française » sont le produit de la réflexion fossilisée d’un certain M. Monin. Monsieur Pascal Monin est professeur et directeur du Master information et communication de l’USJ de Beyrouth et membre du Comité scientifique du réseau d’Observation du français et des langues nationales dans le monde de l’AUF. Plus proche d’un pet de moustique que d’une biscotte littéraire ce texte est archétypale de cette forme d’autisme à échelle communautaire (entendu la communauté francophone) qui contamine depuis plus d’un siècle certains vibrions à la frontière de l’analphabétisme, mais qui, par un curieux phénomène de relations publiques sont érigés en ambassadeurs de la francophonie libanaise.

La culture francophone est un rempart contre les excès de la mondialisation, cette nouvelle forme d’hégémonie.

Faire le prophète en français suppose avant tout de savoir parler français : « […] la mondialisation, cette nouvelle forme d’hégémonie » ne veut strictement rien dire sur le plan théorique. La mondialisation désigne un processus inéluctable d’échanges entre populations de la planète. Notre ambassadeur pense peut-être, au « mondialisme »… Projet idéologique qui vise à soumettre le monde à un gouvernement unique et à dissoudre les nations et identités.

Chaque francophone libanais est, peu ou prou, la pointe d’un triangle dont les sommets de la base sont la France et le Liban, où qu’il soit.

Si c’est pas de l’éloquence ça…

Ceci noté, passons au bistouri. Mis à part le très mauvais français de notre coiffeur pour dames, les clichés qu’il nous assène, et que l’on retrouve généralement dans les brochures touristiques sur le Liban, véhiculent implicitement (mais ça Monin ne le sait probablement pas) des valeurs politiques et sociales.

Un thème directeur traverse le texte, celui de « l’exception», illustré par deux sous idées (sens propre et figuré) :

–         « l’exception libanaise ».

–         « l’exception des francophones libanais »

La première sous-idée, celle de l’exception libanaise date probablement du début du siècle. Elle avait à l’origine pour fonction de servir de paravent culturel à la création du Liban par le mandat français.

Naturellement et comme toute entreprise coloniale, la création du Liban n’a pas été le produit du seul calcul froid et rationnel de quelques géopoliticiens français et anglais mais a été alimentée par son bataillon de penseurs, littéraires, géographes, archéologues, poètes français comme libanais. Le discours, l’imaginaire, la mémoire du Liban auquel a été dressé le libanais à appréhender, (mais dont la cible privilégiée a été le chrétien et francophone libanais) par l’intermédiaire de la France et de ses relais institutionnels au Liban, a été alimenté par une série de mythes sans aucune prise avec la réalité de son histoire et des conditions d’existences réelles de sa population : « Liban terre de dialogue entre orient et occident », « au confluent des civilisations », « Liban message», « Phénicie », « Phare du Moyen-Orient », « Suisse du Proche-Orient », « couscous d’occident » « loukoum du levant »…

Le discours sur l’exceptionnalité du Liban sous entend la nécessité d’une exceptionnalité politique au Liban, conception illuminée à l’origine de la systématique paresse intellectuelle maquillée en patriotisme de salon, chez nos intellectuels à voir, larmoyant, des « miracles » pousser comme des laitues : « Le miracle de la création du Liban » « le miracle des chrétiens d’orient » « le miracle de l’apparition de St Maron un sandwich marrouch à la main » et puis maintenant « le miracle de la langue française »…

Le confessionnalisme politique – vulgairement, le système qui institutionnalise la séparation de sa population sur des critères confessionnels – se présente alors comme la traduction politico-juridique  de ce magma de slogans exceptionnaliste.

Deuxième sous-idée :

Les vertus et grâces attribuées aux francophones libanais font écho de manière douteuse aux grâces réservées autrefois aux chrétiens… premiers concernés par le mythe de l’exception libanaise, développé et enrichis par les institutions francophones. La littérature sur les spécificités et les vertus des chrétiens du Liban et plus spécifiquement les maronites est abondante. « […] et comment près de 2000 années ils ont maintenus la croix au milieu des turbans depuis les mers de Chine jusqu’en méditerranée dans notre seul Liban » (Charles Corm, la Montagne Inspirée), « Les maronites vont se distinguer par leur rejet des conceptions monophysites des églises orientales ». « Contrairement aux autres minorités de la région ils ont viscéralement rejeté la dhimmitude »…

Etant la communauté qui a le plus bénéficié (ou souffert) des institutions éducatives francophones et chez qui par conséquent les mythes exceptionnalistes ont le plus eu un impact, c’est avant tout aux milieux chrétiens que s’adresse le texte de M. Monin. Avec la diffusion des institutions francophones en territoire chrétien s’est effectuée la conversion d’une caractéristique heritée (chrétienté) en une compétence (maîtrise du français). Bien que l’enseignement du français se soit étendue à d’autres communautés il n’est pas incorrecte (plutôt imprécis) de considérer que le francophone libanais soit l’héritier structurel (et souvent le descendant) du chrétien libanais. Mais de même qu’il a toujours existé des chrétiens pour remettre en question l’idéologie dominante dans leur communauté, il existe des francophones libanais pour combattre la production idéologique des institutions francophones.

Le texte de notre douanier de la culture véhicule en version soft la même culture de distanciation des libanais (sur des critères confessionnels ou leur version contemporaine, linguistique) en faisant la promotion outrancière du statut particulariste des détenteurs d’un signe ou d’une compétence.

De là, nous pouvons en venir à l’essentiel qui est que le problème de la francophonie au Liban réside moins dans la francophonie elle-même, que dans un certain usage de ce vecteur de communication. C’est-à-dire, l’utilisation de la francophonie comme instrument de diffusion et de promotion d’un ensemble de mythes exceptionnalistes sur le Liban qui ne sont en réalité que le paravent mythico-lyrique d’un projet politique bien plus concret : La protection et la promotion du confessionnalisme au Liban.

Et le texte de Monin n’est finalement que la pathétique caricature d’un discours reproduit et diffusé par les institutions qui dominent le champ d’expression francophone au Liban.

A suivre…

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5 réflexions sur “Pascal Monin ou les délires de la francophonie

  1. Je suis d’accord avec toi sur le fond, mais je n’ai jamais vraiment compris pourquoi tu incriminais la « francophonie » alors que le vrai problème vient de l’idéologie libanaise confessionnelle, prétentieuse, conservatrice, fondée sur des mythologies… Michel Chiha s’exprimait en français, Charles Malek en anglais, Fouad Efrem Boustany en arabe, et ils véhiculaient une même vision du monde. Et à contrario, beaucoup de gens, comme toi, s’expriment dans un français parfait, pour combattre cette idéologie. On peut lire les mêmes niaiseries en arabe ou en anglais, sous d’autres plumes. Et on peut trouver un esprit critique dans chaque langue. Il ne s’agit donc pas de « misères francophones » mais de « niaiseries libanaises ».

  2. Oui, mais il / elle critique un texte en particulier, écrit en français par un français et parlant de ce miracle anti-mondialisation (je me permets un lol) qu’est la francophonie. Par ailleurs, il / elle remonte le fil de l’histoire des relations entre maronites et la France, qui ont fait au fil du temps, comme il / elle le dit à juste titre, de la francophonie au liban, un vecteur de com politique très spécifique et ciblant une certaine catégorie de libanais.
    En tout cas, chapeau pour ce texte. ça fait longtemps que je n’ai pas lu un aussi bon texte, surtout avec les torchons « mainstream » habituels(le monde, le figaro)
    Merci pour ça !

  3. Oui Joelle tu as raison en partie, mais l’usage du français a quand même permis de véhiculer certaines formes de distinction sociales. La pensée se fait dans une langue. Ce n’est pas pour rien que ce Monin utilise son concept de « francophonie » pour étaler son air de supériorité. Donc oui, c’est les condensés d’idéologies à la Michel Chiha mais auxquels l’utilisation de la langue française a donné une assise et une légitimation sociale. La misère est bel et bien en partie francophone. A suivre…

  4. Qu’est ce que la francophonie? tu voie bien que tout ce blabla exceptionnel est pour arriver à LA PRÉSENCE CULTURELLE FRANÇAISE. Présence culturelle = influence politique = ouverture du marché = acheter Renault et si nos voisins le permettent des Mirages.

    D »ailleurs la francophonie n’est pas exclusif aux Maronites, je crois par contre, que ces derniers la veulent bien, et c’est historique. Si les chiites ou les sunnites se montrés intéresser par cette culture, crois moi qu’ils aurais des subventions extraordinaires accompagnés des discours exaltants.

    D’autre par, la francophonie n’est pas, que je sache, une confession, ni une idéologie. le problème politiquo-triballo-confessionnel du Liban est une maladie mortelle, mais c’est un autre sujet.
    En ce qu’il me concerne je préfère le « bonjour » au « hi » et « bye »

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