La fffFrancophonie

On pourrait croire que c’est le fait de parler français ; le francophone est celui qui peut jalouser la fortune de son tailleur en français comme le germanophone est susceptible de lire Schopenhauer dans le texte (les manuels de langue ne sont pas tous égaux). Mais définir ainsi simplement la francophonie, ce serait la réduire à une définition du XIXème siècle ; la francophonie aujourd’hui c’est bien davantage qu’un phénomène linguistique.

La France s’est vraisemblablement sentie à l’étroit après la période de décolonisation. On a eu beau s’y féliciter d’avoir conservé des territoires d’outre-mer, et de pouvoir compter des archipels éparpillés en divers océans, Wallis et Futuna, la Polynésie, Mayotte, Saint-Pierre-et-Miquelon et quelques rochers inhabités de l’Océan Indien et du Pacifique furent de trop tristes confettis pour faire oublier tout à fait le déclin de l’Empire. La géométrie a tenté de venir au secours du glorieux territoire en déliquescence en substituant dans les années 1960, un concept solide à l’inquiétante image d’une peau de chagrin, mais là encore, et malgré la majuscule, ce ne fut qu’une piètre consolation.

Heureusement, dans les années 1970, on a inventé –roulez tambours !–  la fffFrancophonie !


Les nouveaux habits de l’Empereur

En même temps que l’initiale du mot s’est gonflée d’une majuscule, la Francophonie est devenue un acteur politique qui parade sur la scène politique internationale, bombant le poitrail dans un décorum d’empire. La Francophonie a son blason, ses chevaliers et ses hussards, assistés d’un cortège d’institutions dont la complexité des sigles n’a rien à envier au SERG – NB : Saint Empire Romain Germanique. L’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF) compte dans ses rangs :

–          la DGLFLF : Délégation Générale à la Langue Française et aux Langues de France,

–          l’UIJPLF : Union Internationale des Journalistes de la Presse de Langue Française,

–          l’AUPELF : Association des Universités Partiellement ou Entièrement de Langue Française,

–          l’AIPLF : Association Internationale des Parlementaires de Langue Française,

–          et j’en passe.

Elle donne son avis sur la météo mondiale à Copenhague, tandis qu’épée sur la cuisse et dictionnaire au poing, les grenouilles immortelles de l’Académie dictent règles d’orthographe et de grammaire dans les instituts culturels, alliances françaises, lycées français, et autres bastions défendus par des cohortes d’enseignants « militants de la cause francophone » [OIF].


Mon empire pour un cheval !

Le discours sur le devoir de civilisation des races inférieures étant désormais passé de mode, il fallait un nouveau cheval de bataille pour se lancer dans une autre conquête d’empire ; on a enfourché la langue. Ah le français ! « Soleil qui brille hors de l’Hexagone », « merveilleux outil » pour construire la « Civilisation de l’Universel »… Senghor avait déjà le sens de la majuscule en 1962 [Senghor L.S. (1962). “Le français, langue de culture”, in Esprit, n°311. Novembre 1962. p. 844] ; il a fait des émules. La charte qui a fondé la Francophonie le 20 mars 1970 à Niamey s’en est visiblement inspirée. Ah le français ! « Moyen d’accès à la modernité », langue dont le développement va de paire avec celui des « valeurs universelles ». Comment ne pas « œuvrer au rayonnement » de la « langue des Lumières » [OIF] ? Comment résister à faire de cette Bonne Parole un évangile ?

Les Pères Blancs modernes sont en costard. Depuis 1986, les chefs d’Etats vassaux de la Francophonie se réunissent en Sommets périodiques et l’on célèbre tous les 20 mars l’origine de ce Nouveau Monde en définissant ses nouvelles stratégies d’expansion. Si le colonialisme a fait son temps, la rhétorique impérialiste demeure bel et bien d’actualité. Dans l’Elyséethèque (ça existe !), on apprend en 2008 avec Nicolas Sarkozy comment passer d’une « conception défensive de la francophonie [à]une conception offensive dans laquelle l’OIF (…) doit jouer un rôle majeur » : « La France ne peut être la seule a se battre ! », il lui faut mettre en place un arsenal de communication, une batterie de media pour  « une présence audiovisuelle plus forte, plus cohérente, plus ambitieuse et plus efficace a travers le monde entier ». « Nous mettrons bientôt en place le groupe France Monde » !

Le français qu’on parle en Francophonie est un français de chef d’État-major. Tandis que l’OIF se donne pour objectif de « renforcer sa position sur le marché mondial de l’économie du savoir», la Direction de la coopération culturelle et du français a lancé en 2004 un « Plan pluriannuel pour le français à la conquête des nouveaux publics ». Et ils sont nombreux !


L’impérialisme en mieux

En Francophonie, on a le goût de l’emphase comme on a celui de la majuscule. L’OIF se clame « forte d’une population de plus de 803 millions [870 millions selon un billet de février 2010] et de 200 millions de locuteurs de français de par le monde », et se targue de compter dans ses rangs « plus du tiers des Etats membres des Nations Unies » –plus, toujours plus ! Évangéliser plus, recenser plus !

On a le goût des gros chiffres, mais il manque un certain sens du ridicule pour oser se glorifier sur le site officiel de l’Empire qu’« avec 5% de pages Internet, après l’anglais (45%) et l’allemand (7%) », le français est la « troisième langue du web ».

La Francophonie, c’est l’impérialisme en mieux, ne serait-ce que pour le coloriage de cartes. Avec 53 pays membres, 3 Etats associés et 14 Etats observateurs, le cartographe peut s’en donner à cœur joie et jouer du crayon bien au-delà de l’Afrique noire, anarchique et désargentée ! Prenons l’Egypte aux Anglais ! À nous l’Europe de l’Est ! Et la Belgique, et la Suisse romande : c’est petit mais ca fait toujours plaisir. Et puis, en débordant un peu du Québec au Canada tout entier, on se fait sans peine un domaine de la moitié du planisphère.

A quand la prochaine exposition coloniale ? Rendez-vous la semaine prochaine.

Rendez-vous en particulier au Liban où l’on mobilise les meilleures équipes de communication pour célébrer la Francophonie au restaurant, en taxi ou chez mamy.

L’équipe de Misères Francophones a tenté de rivaliser dans le domaine de la communication tricolore…

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5 réflexions sur “La fffFrancophonie

  1. à en juger par la gueule que fait la « france » face aux bizarreries locales dans ces vidéos, le liban doit la gêner par son caractère pittoresque… trop drôles ces orientaux! et en plus ils osent dénaturer notre chère langue française!

  2. D’accord avec G.S, le biais orientaliste – et terriblement niais – des vidéos fait pitié.

    Le texte de croissant est très intéressant et bien référencé : je ne savais pas qu’il existait autant de relais institutionnels à l’OIF – les relais de l’appareil idéologique d’Etat fonctionnent à plein tubes, décidément. On se demande pourquoi, en métropole, l’équipe sarkozyste est à ce point obsédée par « l’identité nationale ».

    Si les politiques de la francophonie perdurent aujourd’hui, elles sont néanmoins bien antérieures aux décolonisations. Le mot est apparu sous la plume d’Onésime Reclus (1837-1916), un géographe – qu’il ne faut pas confondre avec son frère Elisée : autre géographe, mais poète et anarchiste celui-là 😉
    Onésime – le réac de la fratrie, donc – s’est fendu de plusieurs éloges de l’expansion coloniale ; voici résumé le noeud de son raisonnement, qui ne s’embarrasse pas d’alibis culturels :
    « Dès qu’une langue a « coagulé » un peuple, tous les éléments « raciaux » de ce peuple se subordonnent à cette langue. C’est dans ce sens qu’on a dit : la langue fait le peuple (lingua gentem facit) ».

    En lisant ce billet, je me suis aussi souvenue de la préface lumineuse de Jean-Paul Sartre au livre de Frantz Fanon « Les Damnés de la Terre » – dont voici un extrait :

    « Il n’y a pas si longtemps, la terre comptait deux milliards d’habitants, soit cinq cents millions d’hommes et un milliard cents millions d’indigènes. les premiers disposaient du Verbe, les autres l’empruntaient. Entre ceux-là et ceux-ci, des roitelets vendus, des féodaux, une fausse bourgeoisie forgée de toutes pièces servaient d’intermédiaires. Aux colonies la vérité se montrait nue; les «métropoles» la préférait vêtue; il fallait que l’indigène les aimât. Comme des mères, en quelque sorte. L’élite européenne entreprit de fabriquer un indigénat d’élite; on sélectionnait des adolescents, on leur marquait sur le front, au fer rouge, les principes de la culture occidentale, on leur fourrait dans la bouche des bâillons sonores, grands mots pâteux qui collaient aux dents; après un bref séjour en métropole, on les renvoyait chez eux, truqués. Ces mensonges vivants n’avaient plus rien à dire à leurs frères; ils résonnaient; de Paris, de Londres, d’Amsterdam nous lancions des mots «Parthénon! Fraternité!» et, quelque part en Afrique, en Asie, des lèvres s’ouvraient: «…thénon! …nité!» C’était l’âge d’or.
    Il prit fin: les bouches s’ouvrirent seules; les voix jaunes et noires parlaient encore de notre humanisme mais c’était pour nous reprocher notre inhumanité. Nous écoutions sans déplaisir ces courtois exposés d’amertume. D’abord ce fut un émerveillement fier: Comment? Ils causent tout seuls? Voyez pourtant ce que nous avons fait d’eux! Nous ne doutions pas qu’ils acceptassent notre idéal puisqu’ils nous accusaient de n’y être pas fidèles; pour le coup, l’Europe crut à sa mission: elle avait hellénisé les Asiatiques, crée cette espèce nouvelle, les nègres gréco-latins. Nous ajoutions, tout à fait entre nous, pratiques: Et puis laissons-les gueuler, ça les soulage; chien qui aboie ne mord pas. »

  3. Tout juste ! La francophonie a été inventée par un cadet, géographe raté qui –entre autres hymnes à la conquête coloniale– a commis un ouvrage intitulé Lâchons l’Asie, prenons l’Afrique : où renaître? et comment durer?
    Des origines franchement suspectes pour un mot décidément moins innocent que ne le laisserait penser l’étymologie classique…

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