Pour en finir avec l’intégrisme !

Il est assez fréquent de lire dans la prose journalistique, et même académique, que les mouvements islamiques sont un peu « tous les mêmes ». Après tout, ils se prétendent tous « islamistes » ! Dans la littérature francophone, le terme récurrent qui regroupe les différentes mouvances est celui « d’intégriste ». A ma connaissance, ce terme ne possède pas d’équivalent en anglais. On trouve Radical, Extremist, etc, mais rien qui ressemble à « intégriste ». Mais qu’est-ce que veut dire intégriste ? Quelqu’un d’intègre à ces idées ? N’est-ce pas là un trait de caractère pour le moins admirable ? Et puis pourquoi on ne trouve cette dénomination qu’en français ? A-t-elle une spécificité historique française ?

En vérité, le terme « intégriste » possède une histoire politique tumultueuse comme on le verra ci-dessous mais allons d’abord voir du côté des définitions. Les dictionnaires français en proposent plusieurs. Celle-là est particulièrement révélatrice: « Refus de toute évolution, particulièrement de la religion, au nom du respect de la tradition ». Donc une tradition par définition ne changerait pas, et l’évolution est un genre de nécessité culturelle que les humains suivent quand il se détache de leur tradition ? Une autre définition, plus intéressante, explique qu’intégriste « se dit d’un mouvement qui exige l’application intégrale des textes religieux à la vie publique d’un pays ».

Mais revenons à nos moutons : qu’est-ce que la « tradition » ? Ce mot vient du latin traditio, tradere, de trans « à travers » et dare « donner », ce qui veut dire « faire passer à un autre, remettre ». Ceci implique donc une notion de confiance, et de fidélité ; la personne ou le groupe qui hérite d’un certain réservoir de connaissance ou de savoir-faire doit aussi savoir le préserver, ou tout du moins préserver certaines caractéristiques de cet héritage. Cela implique à son tour une certaine éthique, un engagement, voire une promesse.

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De la langue à la politique avec Katia Haddad

De temps en temps, jeter un coup d’œil dans nos archives ne peut que révéler de nouveaux arguments spécifiques aux tournures intellectuelles des francophones libanais. Dans une interview publiée le 16 Mars 2006 dans Libération, Katia Haddad, « titulaire de la chaire Senghor de la francophonie à l’USJ » répondait à la question « Quel est le rapport des Libanais à la langue française ? », ceci :

Ça n’a rien à voir avec ce qu’on a pu voir dans la littérature algérienne francophone. Il y chez les Algériens une relation réellement douloureuse à la langue française. Pour nous, ça n’est pas le cas. J’irai même plus loin : c’est grâce à l’existence d’écoles francophones sous l’Empire ottoman au début du XIXe que les Libanais de la montagne ont eu accès à leur langue, l’arabe. Dans les villes, les écoles n’étaient ouvertes qu’aux fils de riches. En dehors des villes, l’Empire ottoman avait interdit d’ouvrir des écoles, seules les missions religieuses britanniques et françaises y étaient autorisées, et ces missions ont eu l’intelligence d’enseigner l’arabe à côté du français et de l’anglais. C’est grâce à elles que les enfants de paysans ont appris à écrire et à lire leur langue. Dans notre mémoire collective, la relation avec le français n’a jamais été une relation conflictuelle, elle a toujours été perçue comme le moyen d’accès à la modernité.

Ce très court paragraphe résume bien toute l’ambiguïté des pratiques sociales rendu possible par l’exercice de la langue française au Liban. Il est vrai que la présence du français au Liban n’a pas été vécu comme en Algérie par exemple bien avant tout à cause d’un colonialisme de nature très différente. Mais ces écoles qui ont été fondées au début du siècle précédent, et la fascination qu’ont eu une certaine niche sociale des chrétiens de cette région pour la langue française, n’était qu’une opportunité pour créer une promotion sociale qui cristallisait ou agrandissait les stratifications déjà existantes entre les différentes familles et régions de ce qui, petit à petit, deviendra le Liban moderne. Si la terre, le capital, le contrôle de certaines ressources, et la symbolique religieuse élevait (ou rabaissait) la position d’une famille par rapport à d’autres, la pratique du français était venu s’ajouter comme ressource supplémentaire mais oh combien importante car elle symbolisait « l’éducation ». Donc oui c’est différent de l’Algérie surtout dans la dimension militaro-sécuritaire que le colonialisme peut développer, mais non ce n’est pas totalement précis de dire que ça donnait au « paysan » un « accès à la modernité ». Je dirais plutôt : le Français fût une ressource supplémentaire qu’une classe privilégié à pu utiliser pour se démarquer d’une autre. Et quand le pauvre voulait s’y mettre s’était dans le but de rattraper le riche, de retrouver sa dignité en utilisant les mêmes ressources que son compatriote. Donc la modernité dont parle Haddad c’est un peu ça.
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4,5 millions d’euros : la France investit dans la sérénité et pour l’indépendance

Versement de la contribution française au budget du Tribunal Spécial pour le Liban pour 2011

Communiqué de la Mission permanente de la France auprès des Nations unies – 17 décembre 2010

La France a versé sa contribution au budget du Tribunal spécial pour le Liban pour l’année 2011. Elle se monte à 1,5 millions d’euros, portant ainsi le montant total du soutien financier français au TSL depuis sa création à 4,5 millions d’euros.

Cette contribution traduit le soutien résolu que la France apporte aux travaux du Tribunal Spécial pour le Liban. La France appelle toutes les parties à respecter le mandat du TSL, créé par la résolution 1757 (2007) du Conseil de sécurité. Dans l’intérêt du Liban comme de l’ensemble de la région, ce Tribunal doit pouvoir continuer à travailler en toute indépendance et dans la sérénité. La communauté internationale doit continuer à lui apporter son appui politique et financier.

source : La France à l’ONU – Représentation permanente de la France auprès des Nations unies à New York

« Cohérent avec ses options de base » : René Naba (2ème partie)

La semaine dernière, nous avons publié la première partie d’un entretien avec le journaliste René Naba – enregistré à Paris le 18 septembre – voici le deuxième volet de cette conversation qui aborde, entre autres thèmes, plus directement celui de la francophonie : splendeurs, misères et illusions perdues ! Bonne lecture.

IIe partie : Francophonie

Est-ce que l’expression « Misères francophones » fait sens pour vous, et si oui, pouvez-vous nous donner des exemples concrets de cette misère ?

Qu’on ne s’imagine pas que la langue française est une langue universelle ; elle l’était. Mais aujourd’hui, dans le classement linguistique des locuteurs, la France arrive en 12ème position. Il y a 400 millions de locuteurs arabes, et 120 millions de francophones. Les principaux gisements de la francophonie au XXIème siècle, c’est l’Algérie, le Maroc et le Sénégal, c’est-à-dire les pays de destination des charters de la honte. Ce qui devrait être la source de pérennité du rayonnement culturel fait l’objet de stigmatisations, et ça c’est une misère morale francophone.

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L’ « avantage comparatif » du Maroc, expliqué par Abraham Serfaty

En hommage à Abraham Serfaty – que Dieu ait son âme – voici l’extrait d’un article publié dans le Monde diplomatique en 1992 où il dénonçait l’illusoire démocratisation du royaume, ainsi que la persistance des inégalités sociales – accrues par l’émergence d’une classe politique s’adaptant toujours aux requêtes du Fonds Monétaire International, enrichissant souvent les techno-bureaucrates et ne s’inquiètant jamais de ceux qui brûlent désespérément leurs papiers pour, lorsqu’ils n’échouent pas mourants sur les plages espagnoles, être réduits en quasi-esclavage par des exploitants agricoles qui se livrent régulièrement à des crimes racistes. Abraham Serfaty est né en 1926 à Casablanca dans une famille juive. Militant anticolonialiste, il est arrêté par les autorités françaises en 1950. Son assignation à résidence a été ordonnée par François Mitterrand, alors ministre de l’Intérieur. Après l’Indépendance, quand Serfaty revient au pays, il devient Directeur de l’Office Chérifien des Phosphates – refusant la possibilité de faire carrière en monnayant son engagement politique. Il est cependant rapidement limogé, en raison de son soutien aux mineurs grévistes de Khouribga. Alors membre du Parti Communiste, il quitte cette formation – jugée sclérosée – pour fonder « Ilal Amam » (En Avant) en 1970, avec entre autres le poète Abdellatif Laâbi, animateur de la revue Souffles interdite par le pouvoir en 1972. Date à laquelle Abraham Serfaty, qui refuse tout compromis avec la monarchie, est arrêté et torturé. Libéré sous la pression des luttes sociales – émeutes de la faim violemment réprimées par Hassan II – il entre dans la clandestinité. Des membres de sa famille, Maurice et Evelyne, sont arrêtés et torturés à leur tour par la police du régime. Ils ne parlent pas. Evelyne succombe, deux ans plus tard, à la violence de ces sévices. Plusieurs camarades d’Ilal Amam sont arrêtés, torturés, tués ou devenus fous. Abraham Serfaty résiste. En 1976, l’organisation est littéralement décimée. Ce n’est qu’en 1991 qu’Abraham Serfaty sera libéré. Toute sa vie, il a assuré d’un soutien explicite et sans faille le peuple palestinien, qualifiant le sionisme d’idéologie raciste. Cf. son texte : Du déracinement des « élites » à l’encadrement sioniste qui montre la manipulation dont les Marocains de confession juive ont fait l’objet : il y dénonce notamment « l’effort colonial relayé et développé par le sionisme » – qualifié de « mensonge » à déconstruire au même titre que le référent occidental. Lire la suite

Hajji Georgiou comme exemple du style l’Orient le Jourien

Les semaines qui précédèrent la visite du président iranien Mohammad Ahmadinejad au Liban ont coïncidé avec le regain de tension au sujet du tribunal international pour l’assassinat du premier ministre Rafic Hariri et poussé le microcosme francophone libanais à produire une de ses rares perles médiatiques : les vociférations hystériques de Michel Hajji Georgiou, journaliste de l’Orient le jour qui écrit très irrégulièrement sa « feuille de route ». Hajji Georgiou nous a habitué à être un défenseur acharné des libertés d’expression, combat mené à travers la représentation binaire d’un conflit politique entre les forces de la liberté, de la civilisation, d’une certaine conception « moderne » du temps, et autres signifiants de « la culture », et les forces de l’obscurantisme, du totalitarisme, et tout ce qui va avec. Le problème d’une telle démarche, c’est qu’elle contribue à une interdiction de la liberté d’expression de l’autre en sapant ses fondements logiques, sa raison d’être, comme on le verra bientôt, tout en brandissant paradoxalement le slogan de cette liberté.

Ainsi, Hajji Georgiou est avant tout engagé dans l’élaboration du discours supérieur et distinctif d’un certain groupe (élite) social. De son choix référentiel pour soutenir ses arguments politiques (qu’il serait plus judicieux de nommer culturels comme on le verra), à sa représentation de « l’autre » et comment lui faire face (ou le disqualifier) en tant qu’agent politique avec un raisonnement à défendre. Georgiou brandit maladroitement un libéralisme qui combat les forces obscures du totalitarisme. Si L’argument libéral se veut défendant la possibilité d’un bien-fondé de la position d’un parti politique, la phrase attribuée à Voltaire étant l’illustration parfaite : « je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites mais je me battrais jusqu’au bout pour que vous puissiez le dire », est totalement contredite par les actions d’un Georgiou. Cette phrase de Voltaire pourrait aussi vouloir dire « si je suis prêt à me battre pour ce que vous avez à dire c’est que je trouve que ce que vous dites peut avoir une logique donnée », et c’est à ce niveau là que Georgiou se retrouve aux antipodes de ce qu’il prêche, et par delà même montre combien l’argument libéral de la liberté d’expression reste truffé de contradiction.
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L’étrange cas du Docteur Kouchner

Bernard Kouchner ou la duplicité de la diplomatie française.

Enfant monstrueux de mai 1968 et de l’idéologie néo-conservatrice américaine, le ministre français Bernard Kouchner – ex-gauchiste reconverti au pseudo-socialisme mitterrandien puis glissant vers la droite sarkozyste à la vitesse fulgurante d’un carriérisme qui ne s’embarrasse pas de cohérence – occupe une place tout à fait singulière dans le paysage politique français : l’aptitude prodigieuse de cet individu aux incessants retournements de veste, ainsi que la visite dont il gratifie le peuple libanais, vaut bien un retour sur son parcours de French Doctor – depuis le de sac de riz télégénique qui a fait sa marque de fabrique dynamique et généreuse à la rengaine fatiguante du “Il faut détruire Téhéran” qu’il ânnone depuis trois ans au Quai d’Orsay.

Il y a fort longtemps, alors qu’il n’était pas encore l’époux de l’influente journaliste Christine Ockrent et le serviteur du petit Nicolas, Bernard Kouchner participait à une aventure éditoriale avec l’équipe fondatrice de Radio Nova – devenue aujourd’hui banalement branchée et complètement vérolée par la pub ; TSF qui appartient au même groupe est plus audible. Le magazine s’appelait Actuel : fondé en 1970 par Jean-François Bizot et une poignée d’hommes aux idéaux aussi abondants que leur capillarité de hippies soixante-huitards, la publication s’était d’abord spécialisée dans le jazz puis dans la pop avant d’aborder toutes les thématiques sociétales délaissées par les autres gauchistes : la drogue, le féminisme, le rock, l’écologie, les communautés. Une folle époque, donc. Mais que le lecteur ou la lectrice traditionnaliste des Misères Francophones se rassure : Bernard allait bientôt rentrer dans le rang. Ainsi, quand le journaliste Bizot décède en 2007, c’est le ministre Kouchner qui fait à l’AFP l’éloge de “l’homme des traverses, de ces contre-cultures d’où jaillissent la vie.”

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