Nathalie Bontems et sa « Leçon d’Histoire »

C’est souvent à travers la manie qu’ont les humains de se percevoir mutuellement en termes de « cultures » distinctes que se manifestent les plus virulentes formes de stéréotypes et de discriminations. Comprendre « l’autre » c’est lui créer une « culture », c’est chercher les indicateurs qui permettent de le différencier par rapport à soi. En fait, chercher la culture de l’autre c’est souvent tout simplement la lui inventer. Le pouvoir réel d’une classe de gens sur une autre, d’un groupe, d’une clique, d’une élite, etc. se concrétise, se solidifie et acquiert une certaine légitimité en dessinant l’autre à gros traits, en mettant en relief quelque caractère auquel on voudrait le résumer..

Une manière d’inventer la culture de l’autre revient à questionner sa compréhension du passé, et à lui proposer ce que devrait être son passé. Un passé particulier tend à devenir le passé universalisé. Ceci engage la personne ou l’instance qui questionne à une écriture de l’histoire. Une tentative qui s’ajoute à toutes les autres qui ont eu lieu « dans le temps ». Chaque tentative d’écriture de l’histoire est un acte politique dans le sens où elle essaye de formuler au présent des questions quant à la compréhension du passé qui produit ce présent.

Une certaine Nathalie Bontems nous ramène une touche fraiche de ces stéréotypes qu’on rencontre souvent chez la gente étrangère résidant au Liban (avec mes respects pour tout le monde vu cette rapide généralisation que je fais pour l’argument qui va suivre) : si les Libanais (ou les Arabes) ont une admiration pour Hitler, ou pour tout autre homme démonisé par l’occident d’après 1945, ce n’est pas seulement qu’ils n’aiment pas les juifs, mais c’est qu’ils ont une méconnaissance profonde de l’Histoire, avec un grand H.

Dans son article écrit pour le tabloïd Slate, Bontems observe cette pratique renouvelée à chaque coupe du monde où les Libanais arborent les drapeaux de différents pays et réussit à dénicher un certain Libanais ayant imprimé une croix gammée sur son drapeau allemand, chose qui, en 30 ans d’existence au Liban, et donc (30 divisé par 4) après 7 coupes du monde, ne m’est jamais apparue. Mais cela suffit à Bontems pour élaborer une théorie sur l’antisémitisme rampant dans la société libanaise, et pour donner au passage quelques conseils quant à l’éducation du petit Arabe à propos du conflit Israélo-palestinien.

Passons sur les maladresses de cet article, passons sur les généralisations et les stéréotypes formés sur « les Libanais », collectés en une ou deux interviews tout au plus ; au-delà de ces problèmes de contenu je veux juste focaliser sur cette compréhension de l’histoire parce qu’elle est symptomatique d’un phénomène qu’on peut retrouver non seulement à travers les écrits de Français ou autres ‘étrangers’ mais aussi chez les francophones ou autres Libanais, Arabes etc. La question qui se pose est la suivante : Est-ce qu’il y a une version de l’histoire à corriger ?

Il y a déjà dans cet article la réaction à la métaphore nazie non comprise par l’Européen débarquant au Liban. Ce que refoule l’Européen ou « l’Occidental » en général, le Libanais (ou l’Arabe) l’interprète à sa manière. Il présente une autre histoire, une autre façon de caractériser un Hitler ou même un De Gaulle (parce que c’est un peu le même type de carrure, ou personnage charismatique). Ce que je vais proposer ici n’est qu’une lecture qui vient s’ajouter à de nombreuses autres, mon propos étant que ce qui énerve l’occidental c’est que l’homme d’outre-mer ne se plie pas à l’impératif de l’Histoire (avec un grand H) tel qu’elle est écrite, comprise, enseignée, et moralisée en Occident. De Gaulle ou Hitler, ou quiconqueest censé représenter une figure politique d’Etat fort, tous symbolisent une fierté politique pour un « peuple ». Ironiquement ils sont figés dans leur contexte « historique ». De Gaulle, Hitler et autres ont été à un moment donné aimés, admirés, suivis. Si l’Europe en tire d’autre leçon aujourd’hui, chacun tire les leçons dont il a besoin pour expliquer son vécu. A partir de cette vague représentation politique de personnage, les faits peuvent être interprétés de tellement de manière. Invoquer Hitler ne veut pas spécialement dire « être antisémite », d’ailleurs, ce label est profondément européen, particulier à cette écriture européenne.

L’important ici, c’est que le Libanais s’approprie pour son propre compte un Hitler ou un autre seulement parce qu’à un moment de l’Histoire avec un grand H, ces personnages représentaient une conscience (ou un discours, une écriture) politique donné. L’utilisation de Hitler dans ce cas-là a un but subversif, ce n’est pas vraiment important si Hitler est « condamnable », relégué aux oubliettes de l’histoire honorifique, ce qui compte c’est que son spectre est invoqué pour un rôle qui le dépasse complètement, qui dépasse le personnage tel qu’il est représenté en Occident aujourd’hui.

Et si le sujet de Bontems reste la façon de ‘penser’ des Libanais, il est bien plus intéressant de noter combien elle est choquée face à de tels emprunts symboliques. Cet affront à l’histoire officielle, l’histoire européenne, l’histoire universelle, c’est cela que Bontems cherche à restituer. Mais à travers ce besoin de rééduquer l’autochtone, se cache un vécu français étriqué, tel que l’illustre sa mention d’une bagarre entre des Français et des Libanais brandissant un drapeau allemand, qui arborait une svastika. La bagarre est légitime, il faut remettre les Libanais à leur place : on trouve logique qu’un groupe de Français (même pas des Allemands !) présents à un match de football s’énerve à la vue du drapeau allemand « frappé » de la svastika, et décide de se bagarrer.

Mais comme on l’a dit un peu plus haut, c’est au contraire, à cause d’une trop pleine conscience historique qu’émerge ce genre de référence. L’histoire n’est pas anesthésiée, elle est proprement politique, ou elle sert un but politique. Alors que Bontems veut proposer la version anesthésiée, elle ne réalise pas qu’elle aussi transforme le processus d’écriture de l’histoire en une affaire politique.

Quand l’Europe tente d’écrire l’histoire du Moyen-Orient, pire, quand l’Europe invente le Moyen-Orient, il n’y a rien à redire, mais quand le colonisé se représente ne serait-ce que certains emblèmes historiques supposés appartenir à l’Europe, cette dernière s’en trouve outrée. D’autre part, quand l’Arabe (ou autre) invoque le spectre de Hitler à sa manière, quelle qu’elle soit, l’Européen se sent visé, on vient perturber sa version des faits, celle qui devrait s’imposer ‘dans les manuels d’histoire’.

De l’histoire universelle à l’histoire nationale, Bontems saisit cette occasion pour critiquer le fait qu’il n’y a pas d’histoire unifiée au Liban, pour les programmes scolaires. C’est l’histoire universelle qui s’incruste dans l’histoire nationale. Le Libanais doit avoir une histoire officielle qui devrait passer par une conscience très particulière du conflit israélo-palestinien. Ceci pourrait-il calmer son antisémitisme ? C’est ce que pense Bontems vraisemblablement.

Il n’y a pas si longtemps un cinéaste libanais, Hani Tamba, avait avancé le même argument dans un documentaire critiquant le fait qu’il y ait plusieurs livres d’histoire adoptés dans les écoles, et que chaque professeur enseigne à sa manière. Le cinéaste déplore l’échec du projet de l’Etat libanais d’unifier les manuels scolaires mis en route dans les années 1990. En somme, c’est un sujet qui travaille beaucoup les nouveaux intellectuels venus des différents marchés des connaissances.

Pourquoi le Libanais ne peut-il pas avoir plusieurs versions ? On retrouve ici un paradoxe central du système libéral mondial, son déni total de l’importance politique de l’écriture de l’histoire faite par les Etats qui donnent vie à ce système. Le paradoxe est là: Les idéaux libéraux ne peuvent subsister sans cette monopolisation de l’Etat sur ce qui se dit du passé, mais en même temps le libéralisme présume un total respect de l’expression libre de tout un chacun. Cette floraison des versions, n’est-ce pas encore le signe d’une trop pleine conscience historique, d’un dédale de représentations de ce que chaque cause, chaque tradition aimerait revendiquer ?La monopolisation étatique ne ferait qu’étaler un type de pouvoir, d’assujettissement sur ces différentes tentatives. L’ironie, c’est que si l’on veut soutenir l’argument « libéral », on devrait favoriser ce genre de multiplication de représentations, vu que chacun devrait avoir voix au chapitre. C’est bien le contraire de ce que Bontems et consorts proposent.

Bontems ne comprend pas malheureusement que l’histoire unifiée, domestiquée, qu’elle conseille d’une manière si paternaliste sinon colonialiste, et qui fait passer l’équipe de l’Orient le jour, nos traditionnels souffre-douleurs, pour des enfants de chœur, n’est qu’un autre type de propagande, celui de l’Etat-Nation. Bontems ne réalise pas qu’elle ne fait que miroiter les pratiques d’épuration historique de pays comme la France. Et ceci pour donner de simples leçons d’éducation « civile ». Par exemple :

Plus inquiétant, ne serait-ce qu’en termes de culture générale, l’après-1945 tombe dans la case «science-fiction»: 1948 et la création d’Israël, les guerres israélo-arabes (ou arabo-israéliennes comme elles sont appelées dans les pays arabes) de 1967 et 1973 demeurent pratiquement inconnues des étudiants libanais qui ne s’en tiendraient qu’au programme officiel, sans chercher à aller voir plus loin.

Nous y voilà, cette fameuse culture générale ! Tout bon Français sait qu’il faut avoir une « culture générale », sinon comment s’intégrer dans le monde civilisé ? Aussi, la question à poser à Bontems serait : l’Occident lui a-t-il déjà dessiné une histoire « critique » de cette période ? Plus important que cela, l’Occident a-t-il une Histoire avec un grand H du Moyen Orient ? Pendant que l’Europe se morfondait dans l’horreur de la découverte du nazisme, et donc peinant à écrire son histoire, faisant abstraction des horreurs que les juifs débarqués en Israël perpétraient tous les jours (sans vouloir comparer qui fait pire comme le note Bontems), les créations coloniales de ce coté du monde se débattaient avec des interprétations diverses. On a l’impression que sans programme officiel, et si on laisse ces miliciens, groupes politiques de tous bords, s’exprimer sur la question de l’histoire, on pourrait commettre l’affreux crime de confondre juif et sioniste. Le Libanais en tant qu’individu ne peut pas comprendre ce genre de différence, il n’a pas cette culture générale, et si le Libanais dit qu’il n’y a pas de différence entre le juif ou le sioniste, c’est qu’il ne peut pas y avoir d’explication logique à son raisonnement : en somme l’Etat doit intervenir.

Bref, on peut au moins se réconforter avec l’idée que même si l’Etat finira par monopoliser le discours dans un futur proche, il contribuera à délégitimer Israël et ses actions qui défient toute morale, qu’elle soit universelle ou pas. Va-t-il se conformer à l’histoire universelle telle qu’elle est écrite par l’Europe ? Malheureusement très probablement.

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3 réflexions sur “Nathalie Bontems et sa « Leçon d’Histoire »

  1. j’entends des gens m’expliquer que le drapeau allemand arbores par les libanais, est un signe d’aprobation a la politique de Hitler. Mais les autres? je veux dire ceux qui ont le drapeau brezilien, italien, francais, anglais, etc. ils approuve qui? Blair, Sarko, Berlusconi, peut etre Mussolini??? pourquoi est ce que la question ne se pose que pour le drapeau allemand?
    probablement qu’il y a deux sortent de libanais: ceux qui aiment hitler, et ceux qui aiment le foot….

  2. Très intéressant! merci beaucoup pour ce billet. Evidemment, je ne suis pas d’accord avec tous tes arguments, mais tu m’a fait réfléchir sur des questions que je ne m’étais jamais posées et quelques-uns de tes arguments m’ont ouvert les yeux sur des choses que je voyais et que j’entendais sans toujours bien les comprendre.
    merci!

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