La laïcité n’a aucune chance…

3 000 manifestants pour une « Laïque Pride » à Beyrouth, cela fait suffisamment bon chic bon genre pour que notre Pravda préférée en face sa Une et nous abreuve de pensifs mal pensés. Entre autre article, une chronique de Nagib Aoun, intitulée « Civilement Vôtre » (L’Orient-le-Jour, 26 avril 2010) qui ne contribuera certainement pas à faire progresser dans l’inconscient collectif libanais la nécessité d’une « dé-communautarisation » de l’ordre public et civil.

Pourquoi ? Premièrement parce que l’Orient-le-Jour n’oublie jamais la propagande, et profite encore une fois de l’occasion pour asséner un poncif raciste de manière si peu discrète :

« C’est précisément pour protester contre cette absurdité, contre la politique du déni, que jeunes et moins jeunes ont pris le chemin le plus court pour manifester leur colère : la rue. Une rue non plus envahie par des hordes de voyous ou d’excités de la gâchette confessionnelle, mais par les frustrés du droit, de la liberté de choix ». La violence de ce propos est aberrante et fait partie de cette perpétuelle stigmatisation dont est victime aujourd’hui « l’autre chi’ite » comme l’était, il y a vingt ans (et toujours aujourd’hui mais moins visiblement) « l’autre palestinien ». Plus encore, cette petite incise démontre à quel point l’auteur de cette chronique, qui semble afficher un soutien de principe à la manifestation, est en fait prisonnier d’une mentalité communautaire du type la plus prosaïque, car exclusive de l’autre.

Certains intellectuels, journalistes et hommes politiques sont en effet communautaires dans leur manière d’aborder le Liban mais de manière plus « ouverte », dans une logique de tolérance et d’ouverture (on peut penser à Albert Mansour, Hussein Husseini, Sélim Hoss ou autres). Malheureusement, les communautaires « hargneux » sont plus nombreux, et pensent ce système juridique comme un moyen d’exclusion légale de « l’autre » tant redouté. Preuve supplémentaire que la pensée de Nagib Aoun est prisonnière des canons d’un communautarisme étroit, il n’arrive à penser la laïcité que comme une 19ème communauté : « un même credo : laïcité, une dix-neuvième communauté qui ne remettrait nullement en question les dix-huit autres mais qui ouvrirait la voie à la fusion intercommunautaire, tant souhaitée, tant nécessaire, une fusion que les juridictions religieuses rendent aujourd’hui impossible. »

L’essentiel est ici. En lieu et place d’une chronique plate et incolore (à l’exception de l’éruption sur la « horde de voyous »), l’auteur aurait mieux fait de questionner l’objectif et la méthode de laïcisation. La revendication de la 19ème communauté est en réalité une bien mauvaise idée car elle conduit à une communautarisation de la laïcité. L’idée sous-jacente part évidemment d’un bon sentiment, à savoir la volonté de rendre progressive la sécularisation du régime. Là repose le vrai enjeu : les partisans de la « laïcité » doivent questionner leur objectif et la méthode pour l’atteindre.

Question d’objectif : Faut-il « laïciser » le Liban ? Cela ne veut, en fait, rien dire. La laïcité est un concept qui ne peut s’appréhender que dans la réalité contextuelle de l’histoire politique et sociale française. Les mouvements qu’ont connus l’Angleterre, l’Allemagne, la France ou l’Italie aux 18ème et  19ème siècles est en réalité une sécularisation de leur régime politique, sous différent procédés juridiques (laïcité en France mais pas en Angleterre, où le caractère religieux de l’Etat anglican ne pose aucun problème, les ordres public et civil au sens juridique du terme ayant été sécularisés). Le terme a son importance, d’autant plus dans nos pays arabes où le vocable de la laïcité fait figure d’épouvantail de la modernité. Il faut donc penser la sécularisation du régime libanais, c’est-à-dire, la sortie du religieux de la sphère public, bref, la « dé-communautarisation » de l’ordre public et civil libanais. C’est un projet « d’Etat civil » qu’il faut promouvoir, à l’image d’un petit groupe de personnalités politiques qui en avait pris l’initiative il y a quelques années. La sécularisation se décline en une série d’objectifs concrets, certains qui peuvent sembler de moindre envergure mais qui auront un effet d’entrainement significatif (mis en place du recrutement sur compétence et concours sans communautarisation dans la fonction publique par exemple), et d’autres, majeurs, de nature juridique, mais nécessitant un soutien politique fort (suppression du caractère d’ordre public des communautés).

Question de méthode ensuite : la mobilisation « populaire » est nécessaire, et il faut pour cela, adapter son discours. A ce titre, on ne peut que saluer l’initiative de la manifestation du 25 avril 2010, et toute entreprise visant à sensibiliser sur le sujet. Néanmoins, le vocabulaire et la méthode employée sont particulièrement sensibles. L’emploi de l’expression « Laïque Pride » est triplement maladroit :

–       Tout d’abord parce que cette expression est en elle-même communautaire, car elle renvoie symboliquement à un mouvement lui-même communautaire (la « Gay Pride »). La sécularisation du régime, ne passe pas par le droit à la différence (« je veux avoir le droit à un mariage civil comme on a le droit à un mariage melchite » – logique de la 19ème communauté), mais plutôt, comme l’expression consacrée le dit si bien, le droit à l’indifférence (les citoyens naissent libres et égaux en droit, comme le dit la déclaration universelle des droits de l’homme – logique d’un ordre civil général).

–       Ensuite, la référence à un mouvement européen et américain des 20 dernières années, toujours la Gay Pride, s’adresse à des personnes appartenant à des classes sociales aisées, en partie déjà convaincue et qui ne représentent pas le cœur de la bataille pour la sécularisation.

–       Enfin, le choix de l’imaginaire de la Gay Pride est également désagréable « tactiquement » : les classes moyennes et populaires, cœur de cible, si seulement elles perçoivent la symbolique de Laïque Pride, auront le plus souvent, un a priori particulièrement négatif sur celle-ci, décrédibilisant ainsi l’initiative.

En définitive, ce n’est pas d’une opération de communication dont a besoin la cause de la sécularisation au Liban : c’est plutôt d’une clarification de ces objectifs et de moyens pour les atteindre. Plus que la manifestation, outil galvaudé par la répétition de son utilisation depuis 2005, c’est aller convaincre sur le terrain qui est  le plus nécessaire. Il faut aller convaincre les gens de ne pas avoir peur de cette réforme, qui, si elle bien pensée, conduira avant tout au renouvellement politique que la plupart des gens espère.

Mounir

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5 réflexions sur “La laïcité n’a aucune chance…

  1. Oui excellent article, mais j’aimerais ajouter quelque chose: pourquoi à tout prix sortir le religieux de la sphère public? » c’est quoi exactement le « religieux » dans ce sens, et c’est quoi la sphère public?
    C’est quoi du « religieux » qui a une importance politique au Liban aujourd’hui? Ne sommes nous pas déjà dans une sorte de sphère public a travers le système qu’on appelle ‘Confessionnel’? N’est ce pas le religieux d’ou on emprunte certaine construction nationale pour légitimer l’idée même de Liban?
    Alors pourquoi ne pas sortir le nationalisme du religieux! Pourquoi avoir salit les traditions de ce dernier? Comment articuler un concept de « citoyenneté » en dehors d’une logique communautaire étriquée (le nationalisme).
    La dernière question est une question piège, parce que impossible à répondre à travers ces conceptions libérales du politique…

  2. Tu as raison Bech, l’utilisation de l’expression « sortir le religieux de la sphère publique » n’était pas très heureuse car plus adapté au contexte européen déjà cité ou encore à certain régime arabe comme l’Egypte ou le Maroc. Dans notre cas, ce n’est pas le religieux en soit qui pose problème mais bien plutôt la presence d’intermédiaires institutionnalisés (avec caractère d’ordre public en droit constitutionnel) entre l’Etat et le citoyen. C’est d’ailleurs ce que dit très bien une des personnes organistrice de la manifestation dans un autre article de l’Orient. En soit, c’est l’institutionnalisation d’une différence entre individus par le biais d’un corps captant sa représentation et ses droits qui pose problème. On pourrait très bien dans la logique du système, imaginer une 19ème communauté gay, une 20ème écolo, et une 21ème pour les Philippines.

    En revanche, si la citoyenneté est bien un produit du libéralisme politique, son association au concept de nationalisme renvoi à mon sens à un mouvement de pensée politique plus réactionnaire (c’est la réaction « romantique » Allemande aux conquêtes napoléonnienne). La conception initiale de la citoyenneté n’est-elle pas universaliste ? Sa limitation ultérieure par le biais de la Nation (qui peut recouvrir bcp de choses différentes) est plus le produit de contraintes historiques et sociales, à comparer peut être avec la relation de sujet des anciens grands empires (Ottoman notamment). Mais c’est un vaste sujet……

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