Nathalie Bontems et sa « Leçon d’Histoire »

C’est souvent à travers la manie qu’ont les humains de se percevoir mutuellement en termes de « cultures » distinctes que se manifestent les plus virulentes formes de stéréotypes et de discriminations. Comprendre « l’autre » c’est lui créer une « culture », c’est chercher les indicateurs qui permettent de le différencier par rapport à soi. En fait, chercher la culture de l’autre c’est souvent tout simplement la lui inventer. Le pouvoir réel d’une classe de gens sur une autre, d’un groupe, d’une clique, d’une élite, etc. se concrétise, se solidifie et acquiert une certaine légitimité en dessinant l’autre à gros traits, en mettant en relief quelque caractère auquel on voudrait le résumer..

Une manière d’inventer la culture de l’autre revient à questionner sa compréhension du passé, et à lui proposer ce que devrait être son passé. Un passé particulier tend à devenir le passé universalisé. Ceci engage la personne ou l’instance qui questionne à une écriture de l’histoire. Une tentative qui s’ajoute à toutes les autres qui ont eu lieu « dans le temps ». Chaque tentative d’écriture de l’histoire est un acte politique dans le sens où elle essaye de formuler au présent des questions quant à la compréhension du passé qui produit ce présent.

Une certaine Nathalie Bontems nous ramène une touche fraiche de ces stéréotypes qu’on rencontre souvent chez la gente étrangère résidant au Liban (avec mes respects pour tout le monde vu cette rapide généralisation que je fais pour l’argument qui va suivre) : si les Libanais (ou les Arabes) ont une admiration pour Hitler, ou pour tout autre homme démonisé par l’occident d’après 1945, ce n’est pas seulement qu’ils n’aiment pas les juifs, mais c’est qu’ils ont une méconnaissance profonde de l’Histoire, avec un grand H. Lire la suite

Gad el Maleh « pour les Israéliens francophones »

Pour la postérité, voilà Gad el Maleh parlant de son séjour en Israël. Ecoutez ce qu’il a dire, et envoyez à l’Orient le Jour.

Laïque pride ou laïque prout?

La marche a regroupé environ 3000 personnes.

Petite réflexion donc, sur la laïcité en général et sur cet évènement en particulier.

Au Liban le discours en faveur de la laïcité s’appuie sur deux piliers principaux:

1-    La mémoire importée, de l’oppression appareillée par les institutions religieuses dans l’Europe du moyen-âge et jusqu’à la révolution française, et son corollaire, qu’aucune forme de progrès ne saurait être associée à la religion dans la sphère publique.

2-    La confusion totale dans la compréhension et la différentiation de notions aussi distinctes que religion, confession, corruption, tribalisme, népotisme, clientélisme, inégalité des sexes, censure etc.

Premièrement:

L’imaginaire selon lequel le clergé aurait à une époque en Europe constitué un frein à la modernité, à la science, à la libération des structures féodales etc… n’est pas également distribuée au sein de la population libanaise. Ce n’est pas une coïncidence donc, si la grande majorité du public présent à cette manifestions appartenait à la minorité occidentalisée parlant généralement mieux le français et l’anglais que l’arabe, et éduquée dans les universités privées que l’on connaît : ALBA, AUB, USJ, LAU etc.

Il est intéressant de noter que dans les imaginaires des populations du monde arabo-musulman c’est plutôt la laïcité qui a été synonyme d’oppression, sachant que c’est en son nom que les dictatures du type militaro révolutionnaire, de nos régions ont réprimés les mouvements ou partis islamiques opposants. La Syrie de Assad, l’Irak de Saddam Hussein, l’Iran du Shah, la Tunisie de Bourguiba, l’Algerie du FLN, la Turquie d’Ataturk etc…

Dans le cas du Liban c’est le ralliement à Moussa Sadr, donc le clergé chiite, qui a été vécu comme une émancipation des notabilités féodales… et laïques du Sud.

S’il peut être risible aux libanais de savoir que du temps du mandat français (et même après) on enseignait dans les écoles « nos ancêtres les gaulois », Il me semble tout aussi risible de leur enseigner « nos anciens bourreaux les religieux». Lire la suite

La laïcité n’a aucune chance…

3 000 manifestants pour une « Laïque Pride » à Beyrouth, cela fait suffisamment bon chic bon genre pour que notre Pravda préférée en face sa Une et nous abreuve de pensifs mal pensés. Entre autre article, une chronique de Nagib Aoun, intitulée « Civilement Vôtre » (L’Orient-le-Jour, 26 avril 2010) qui ne contribuera certainement pas à faire progresser dans l’inconscient collectif libanais la nécessité d’une « dé-communautarisation » de l’ordre public et civil.

Pourquoi ? Premièrement parce que l’Orient-le-Jour n’oublie jamais la propagande, et profite encore une fois de l’occasion pour asséner un poncif raciste de manière si peu discrète :

« C’est précisément pour protester contre cette absurdité, contre la politique du déni, que jeunes et moins jeunes ont pris le chemin le plus court pour manifester leur colère : la rue. Une rue non plus envahie par des hordes de voyous ou d’excités de la gâchette confessionnelle, mais par les frustrés du droit, de la liberté de choix ». La violence de ce propos est aberrante et fait partie de cette perpétuelle stigmatisation dont est victime aujourd’hui « l’autre chi’ite » comme l’était, il y a vingt ans (et toujours aujourd’hui mais moins visiblement) « l’autre palestinien ». Plus encore, cette petite incise démontre à quel point l’auteur de cette chronique, qui semble afficher un soutien de principe à la manifestation, est en fait prisonnier d’une mentalité communautaire du type la plus prosaïque, car exclusive de l’autre.
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Avatar en Palestine

En réponse à la décision israélienne de faire passer le tracé de la clôture de sécurité par le village de Bilin en Cisjordanie, un groupe de militants « pacifistes » sont descendus manifester … déguisés en Navi’s.

Ce qui est avant tout dérangeant c’est cet indécrottable espoir, chez certains confrères de pays anciennement colonisés, ou toujours colonisés, que le salut viendra de l’occident. Entendons-nous, Manifester en Nav’i est destiné avant tout à susciter l’émoi d’un public occidental. Le paysan égyptien moyen, l’ouvrier syrien ou le militant irakien ne risquent pas de faire atchoum, si encore ils ont vu le film Avatar.
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La fffFrancophonie

On pourrait croire que c’est le fait de parler français ; le francophone est celui qui peut jalouser la fortune de son tailleur en français comme le germanophone est susceptible de lire Schopenhauer dans le texte (les manuels de langue ne sont pas tous égaux). Mais définir ainsi simplement la francophonie, ce serait la réduire à une définition du XIXème siècle ; la francophonie aujourd’hui c’est bien davantage qu’un phénomène linguistique.

La France s’est vraisemblablement sentie à l’étroit après la période de décolonisation. On a eu beau s’y féliciter d’avoir conservé des territoires d’outre-mer, et de pouvoir compter des archipels éparpillés en divers océans, Wallis et Futuna, la Polynésie, Mayotte, Saint-Pierre-et-Miquelon et quelques rochers inhabités de l’Océan Indien et du Pacifique furent de trop tristes confettis pour faire oublier tout à fait le déclin de l’Empire. La géométrie a tenté de venir au secours du glorieux territoire en déliquescence en substituant dans les années 1960, un concept solide à l’inquiétante image d’une peau de chagrin, mais là encore, et malgré la majuscule, ce ne fut qu’une piètre consolation.

Heureusement, dans les années 1970, on a inventé –roulez tambours !–  la fffFrancophonie !

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Pascal Monin ou les délires de la francophonie

Je lis : Le Liban […] cette terre de brassage et d’interaction. […]Toute l’histoire de ce pays au confluent des civilisations est placée sous le signe du dialogue des cultures. […] le pays du Cèdre a porté à l’Occident la sensibilité et la spiritualité orientale et a transmis à l’Orient arabe les hautes valeurs de la civilisation occidentale. […]Quel formidable exemple de tolérance et d’ouverture face aux idéologies qui s’estompent, aux intégrismes qui guettent et à la vision simpliste d’un monde unilatéral. […]Le Liban regroupe l’un des plus vastes réseaux d’institutions d’enseignement francophone au monde… […]  la langue française est aussi une langue d’action, de construction et d’aspiration au progrès humain. C’est la langue de la création, de l’esprit, du dialogue, de la paix et de la tolérance. […] La culture francophone est un rempart contre les excès de la mondialisation, cette nouvelle forme d’hégémonie. Elle est la garantie de la rendre plus humaine et accessible. […]Chaque francophone libanais est, peu ou prou, la pointe d’un triangle dont les sommets de la base sont la France et le Liban, où qu’il soit. […]Cette appartenance culturelle, cette francophonie muette n’est pas rampante, elle est l’armature invisible la plus solide sur laquelle se déploient les autres aspects de la présence culturelle française.

Ces inepties, tirées de l’article intitulé, « le miracle de la langue française » sont le produit de la réflexion fossilisée d’un certain M. Monin. Monsieur Pascal Monin est professeur et directeur du Master information et communication de l’USJ de Beyrouth et membre du Comité scientifique du réseau d’Observation du français et des langues nationales dans le monde de l’AUF. Plus proche d’un pet de moustique que d’une biscotte littéraire ce texte est archétypale de cette forme d’autisme à échelle communautaire (entendu la communauté francophone) qui contamine depuis plus d’un siècle certains vibrions à la frontière de l’analphabétisme, mais qui, par un curieux phénomène de relations publiques sont érigés en ambassadeurs de la francophonie libanaise.
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La censure de l’Orient Littéraire

Quelle bonne occasion de reprendre l’écriture sur ce site trop longtemps resté négligé. Bonne occasion, dans le sens de « fortunée », vu qu’elle me permet de répéter ce que j’ai essayé de faire quand j’ai proposé cette initiative de misère et qui était de dénoncer comment sous couvert de slogan humaniste, d’impératif de liberté d’expression se cache la tyrannie d’une morale supposée supérieure et incroyablement intolérante à toute autre expression socio-culturelle.

L’Orient-Le-Jour publie chaque mois son spécial « Orient littéraire , un mélange d’interviews d’écrivains étrangers pour la plupart (ou libanais résidant à l’étranger) partageant leurs pensées sur des thèmes variés comme la pluie, le soleil, et l’élevage d’escargots. En fait, le thème « littéraire » qu’on nous sert à toutes les sauces, c’est celui de « l’exil ». On aura l’occasion de reparler de tout ça. Cette fois-ci, on cherche quand même à faire sursauter l’esprit militant qui veille dans la tête de chaque libanais. Le thème central travaillé pour le numéro du 4 février 2010 est celui de « la censure », un sujet qui hante les nuits des journalistes de l’Orient-Le-Jour, grands activistes internationaux.

Dans ce spécial volet « culturel »: lieu de débat des « grandes idées littéraires », Mazen Kerbaj, un dessinateur, s’est vu refuser la bande dessinée qu’il a l’habitude de proposer. Refuser, censurer, interdire, écarter? Quoi? Et dans un volet qui se propose de dénoncer la censure dans « le pays »? Le dessin de Kerbaj représente une conversation à Beyrouth entre deux femmes d’un certain âge qui discutent de leur femme de ménage. L’une raconte à l’autre que « sa fille » qu’elle croyait être une Philippine s’avère être en fait éthiopienne, et que d’après cette découverte, elle devrait rajuster son salaire.


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L’Occident

L’Occident, aujourd’hui, c’est un GI qui fonce sur Falloudja à bord d’un char Abraham M1 en écoutant du hard rock à plein tube. C’est un touriste perdu au milieu des plaines de la Mongolie, moqué de tous et qui serre sa Carte Bleue comme son unique planche de salut. C’est un manager qui ne jure que par le jeu de go. C’est une jeune fille qui cherche son bonheur parmi les fringues, les mecs et les crèmes hydratantes. C’est un militant suisse des droits de l’homme qui se rend aux quatre coins de la planète, solidaire de toutes les révoltes pourvu qu’elles soient défaites. C’est un Espagnol qui se fout pas mal de la liberté politique depuis qu’on lui a garanti la liberté sexuelle. C’est un amateur d’art qui offre à l’admiration médusée, et comme dernière expression de génie moderne, un siècle d’artistes qui, du surréalisme à l’actionisme viennois, rivalisent du crachat le mieux ajusté à la face de la civilisation. C’est enfin un cybernéticien qui a trouvé dans le bouddhisme une théorie réaliste de la conscience et un physicien des particules qui est allé chercher dans la métaphysique hindouiste l’inspiration de ses dernières trouvailles.

L’Occident, c’est cette civilisation qui a survécu à toutes les prophéties sur son effondrement par un singulier stratagème. Comme la bourgeoisie a dû se nier en tant que classe pour permettre l’embourgeoisement de la société, de l’ouvrier au baron. Comme le capital a dû se sacrifier en tant que rapport salarial pour s’imposer comme rapport social, devenant ainsi capital culturel et capital santé autant que capital financier. Comme le christianisme a dû se sacrifier en tant que religion pour se survivre comme structure affective, comme injonction diffuse à l’humilité, à la compassion et à l’impuissance, l’Occident s’est sacrifié en tant que civilisation particulière pour s’imposer comme culture universelle. L’opération se résume ainsi: une entité à l’agonie se sacrifie comme contenu pour se survivre en tant que forme.

(L’insurrection qui vient, p75-76)

Encore ce Liban-Sud!

J’avais décidé de ne plus écrire directement sur le texte de l’Orient-le-Jour, jusqu’au moment ou j’ai lu hier leur en-tête: Le Liban-sud vole la vedette au gouvernement
C’était suivi d’un article de Lelia Mezher intitulé: Le Sud raye la formation du gouvernement de la liste des priorités. Le jour d’avant, l’OLJ titrait que la UNIFIL rappelait le Liban-sud « à l’ordre ».

Ce Liban-sud se comporte comme un trouble-fête. Dans l’économie de la fête de l’été Beyrouthin, on ne comprend pas très bien pourquoi, les gens du Liban-sud refont des siennes. Certes, il y a des sujets plus important que ce qui se passe dans la périphérie. Heureusement que l’article de Mezher jette un œil sur l’affaire:
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